Edition 03 | 2017

ORIENTATION

Jeux vidéo

Se transformer en super-héros pour choisir un métier

Au lieu d’être un obstacle dans la démarche d’orientation, la pratique intensive de jeux vidéo par les jeunes peut être une ressource pour le choix professionnel. En s’inspirant de la méthode «SuperBetter», les psychologues en orientation peuvent exploiter cette activité ludique pour faire vivre aux consultants la réalité comme un jeu.

Par Shékina Rochat, psychologue conseillère en orientation et assistante diplômée à l’Institut de psychologie de l’Université de Lausanne

Habitué à relever des défis dans les jeux vidéo, le jeune consultant est amené à transformer la recherche d’un métier en un jeu dont il est le héros. (Bild: Fotolia/REDPIXEL)

Habitué à relever des défis dans les jeux vidéo, le jeune consultant est amené à transformer la recherche d’un métier en un jeu dont il est le héros. (Bild: Fotolia/REDPIXEL)

L’image négative véhiculée au sujet des jeux vidéo est susceptible de laisser les psychologues en orientation relativement démunis face au nombre croissant de leurs consultants qui s’adonnent à cette activité durant leur temps libre. Les jeux vidéo sont en effet fréquemment perçus comme un passe-temps inutile, voire abrutissant ou dangereux; ils incarnent généralement davantage un obstacle qu’une ressource pour le choix professionnel. Les joueurs réguliers souhaitent d’ailleurs souvent travailler dans l’industrie des jeux vidéo: une option délicate, car les débouchés dans le domaine sont encore rares; il existe en outre une différence importante entre jouer aux jeux vidéo et les concevoir. Pourtant, contrairement aux idées reçues, de plus en plus d’études scientifiques tendent à indiquer que les jeux vidéo constituent un moyen unique de développer des compétences cognitives, motivationnelles, émotionnelles et sociales. Ainsi, les joueurs réguliers développeraient par exemple de meilleures capacités de représentation spatiale, de résolution de problème, de persévérance face à l’échec, de régulation des émotions négatives et de comportements prosociaux – des compétences résolument recherchées sur le marché actuel du travail.

Reconnaître les compétences

Aider les joueurs à transférer les compétences qu’ils ont développées dans la réalité virtuelle vers le monde «réel» semble donc être un défi crucial pour les futures décennies. Dans cette tâche, les psychologues en orientation sont en mesure de jouer un rôle essentiel. En effet, dans un premier temps, en adoptant une démarche similaire à celle qu’ils utilisent déjà dans la réalisation de «bilans de compétences», les psychologues en orientation sont susceptibles de parvenir à aider les individus à identifier les compétences qu’ils ont acquises et développées par le biais de leurs activités de loisirs. Ils pourront alors mettre en évidence les différents savoirs, savoir-faire et savoir-être développés par les individus au travers des jeux vidéo en leur posant des questions ciblées: «Qu’est-ce que tu cherches à accomplir dans ce jeu?» «Qu’as-tu besoin de savoir pour y arriver?» «Que dois-tu faire concrètement?» ou encore: «Quelles sont les qualités des joueurs qui y parviennent?» Les compétences dont l’exercice suscitera le plus de plaisir chez la personne pourront ensuite être mises en lien avec celles requises par les professions existantes sur le marché de l’emploi.

L’exemple de Léo

Léo, 15 ans, est en dernière année d’école obligatoire. Inquiets de le voir si peu préoccupé de son avenir professionnel, ses parents l’ont adressé au Service de consultations de l’Université de Lausanne. Arrivant au terme de sa scolarité obligatoire dans une filière à exigences moyennes, Léo devrait en effet commencer à chercher une place d’apprentissage. Féru de jeux vidéo, il y consacre le plus clair de son temps et souhaiterait trouver un métier qui soit en adéquation avec sa passion, tel que concepteur de jeux vidéo. Dans sa prise en charge, la psychologue conseillère en orientation l’invite à identifier, au moyen d’une grille d’analyse, les compétences qu’il développe et exerce grâce à ces jeux. Cela permet notamment de mettre en évidence la présence de compétences de représentation spatiale et de capacités à travailler en équipe, situation qui procure beaucoup de plaisir à Léo. Ses compétences spatiales sont d’ailleurs attestées par les résultats qu’il a obtenus à un test d’aptitudes. Parmi les professions qui requièrent de telles compétences, le métier de dessinateur en architecture apparaît à Léo comme une alternative attrayante qu’il souhaiterait explorer davantage.

Transformer la réalité en jeu

Dans un deuxième temps, il est possible d’utiliser les composantes motivationnelles propres aux jeux vidéo pour transformer la réalité quotidienne en un jeu. En effet, comme le propose la méthode «SuperBetter», les consultants pourront alors être amenés à recadrer leur réalité comme un jeu, en empruntant le vocabulaire lié aux jeux vidéo pour l’appréhender. Ainsi, ils seront encouragés à se définir, par exemple, non plus comme des «individus qui doivent trouver un métier», mais comme «des super-héros qui doivent accomplir une mission». Pour mener à bien une telle opération, les psychologues en orientation pourront les aider à mettre en évidence leurs «super-pouvoirs» (intérêts, qualités personnelles, valeurs), les quêtes intermédiaires qui doivent être accomplies (étapes du processus d’orientation), les «ennemis» qui peuvent se mettre en travers de leur chemin (procrastination, faible niveau scolaire), ainsi que les stratégies possibles pour en venir à bout. Il s’agira également d’identifier les alliés (parents, amis, professionnels) et les power-up (ce qui leur redonne de l’énergie) qui faciliteront la réussite de cette quête. Au cours des entretiens, Léo a exprimé son découragement face à la perspective de faire des démarches de recherche de place d’apprentissage parallèlement à ses révisions d’examens. En effet, il déclare avoir tendance à échouer régulièrement dans les branches scientifiques et à redouter les interrogations écrites. La psychologue conseillère a alors pu valider la difficulté qu’il y a à concilier ces deux activités, tout en soulignant que Léo était habitué à relever des défis dans les jeux vidéo. Léo a confirmé cette observation, en prenant soin de préciser qu’il était plus doué dans les jeux vidéo que dans la vraie vie. La psychologue conseillère lui a ensuite proposé d’essayer de rendre sa réalité plus proche d’un jeu vidéo, en faisant en sorte qu’il ne se voie plus comme un «jeune qui doit chercher une place d’apprentissage», mais comme un super-héros qui doit accomplir une mission et surmonter des obstacles pour y parvenir.

Mettre en œuvre des «super-pouvoirs»

Par la suite, la conseillère a proposé à Léo de considérer les qualités et les compétences qui étaient ressorties des inventaires de caractéristiques personnelles (bonne mémoire, calme et sang-froid) et du test d’aptitudes (bonne représentation spatiale) comme ses «super-pouvoirs» pour mener à bien cette mission. Les différentes étapes pour la recherche d’une place d’apprentissage (postulations, obtention du certificat de fin de scolarité) ont ainsi été recadrées en termes de «quêtes» à accomplir. L’anxiété ressentie face aux tests dans les matières scientifiques a notamment été considérée comme un «ennemi» entravant la réussite de la mission et qui pouvait être combattu par différentes stratégies (voir les révisions comme des entraînements au combat, par exemple). Par ailleurs, le fait de jouer aux jeux vidéo a été recadré comme un power-up permettant à Léo de se ressourcer et de se récompenser après avoir avancé dans l’accomplissement de ces quêtes. Enfin, le grand frère de l’un de ses amis, qui travaille dans un bureau d’architecture, est apparu comme un allié potentiel pour l’aider à trouver une place de stage dans ce domaine. Ce simple recadrage a permis à Léo d’aborder avec plus de sérénité les défis liés à sa réussite scolaire et à son insertion professionnelle. L’exemple de Léo révèle ainsi que le recours à la méthode «SuperBetter» dans le cadre des prestations d’orientation peut aider les jeunes à transformer leur réalité en jeu, ce qui est susceptible de rendre ces démarches plus ludiques et de permettre aux consultants de persévérer malgré les obstacles. De manière plus générale, des études récentes tendent à indiquer que l’utilisation de la méthode «SuperBetter» pour surmonter les défis de la vie quotidienne contribuerait à réduire les symptômes d’anxiété et d’angoisse des individus. Par ailleurs, le fait de porter un regard plus positif sur les jeux vidéo favoriserait déjà le développement d’une bonne alliance de travail entre les psychologues conseillers en orientation et les consultants.

Liens et références bibliographiques

Rochat, Sh., Bodoira, X. (2016): Concilier loisirs et carrière: modèle et outils pour intervenir auprès des jeunes artistes et sportifs. In: L’Orientation scolaire et professionnelle (N° 45/4, p. 497-520).
McGonigal, J. (2015): SuperBetter: A revolutionary approach to getting stronger, happier, braver and more resilient. New York, Penguin Press.
www.superbetter.com
Granic, I., Lobel, A., Engels, R. (2014): The benefits of playing video games. In: American Psychologist (N° 1[69], p. 66-78).
Roepke, A. M., Jaffee, S. R., Riffle, O. M., McGonigal, J., Broome, R., Maxwell, B. (2015): Randomized controlled trial of SuperBetter: A smartphone-based/internet-based self-help tool to reduce depressive symptoms. In: Games Health Journal (N° 4, p. 235-246).

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