Edition 02 | 2017

MARCHÉ DU TRAVAIL

Travail et immigration

La main-d’œuvre étrangère avant le travail féminin

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la Suisse a choisi de miser sur l’immigration plutôt que de favoriser l’emploi des femmes. Explication des fondements et des implications de cette orientation et comparaison avec celle, tout autre, privilégiée par la Suède.

Par Alexandre Afonso, professeur assistant en politiques publiques à l’Université de Leyde (Pays-Bas)

Au cours des 60 dernières années, la Suisse a fait massivement appel aux travailleurs et travailleuses étrangers pour satisfaire ses besoins de main-d’œuvre. Dans le contexte de reconstruction de l’après-guerre, les travailleurs étrangers, en particulier saisonniers, semblaient être la solution la plus efficace pour augmenter le volume de travail. Pourtant, durant la même période, d’autres pays, notamment scandinaves, ont choisi une voie sensiblement différente: stimuler l’emploi féminin par l’expansion des crèches, des politiques familiales et des congés parentaux. La période qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1970 a connu une croissance sans précédent. Pour faire face à une demande accrue de biens et de services, plusieurs pays européens, comme la Suisse mais aussi l’Allemagne, la France, l’Autriche ou les Pays-Bas, ont abondamment recouru aux travailleurs étrangers venus des pays du pourtour méditerranéen (Italie, Espagne, Portugal, Yougoslavie, Turquie, Maroc, Algérie). Il faut noter que ces flux étaient en grande partie organisés par les pays d’accueil eux-mêmes, au travers d’accords bilatéraux avec les pays d’origine. Par exemple, l’Union suisse des paysans affrétait des trains spéciaux pour amener les saisonniers d’Espagne ou du Portugal vers les exploitations membres en Suisse.

Quatre stratégies possibles

Le recours aux travailleurs étrangers s’expliquait principalement par une pénurie de main-d’œuvre dans les pays d’accueil, pénurie avant tout masculine. En Suisse par exemple, le taux d’activité des femmes ne dépassait pas 35% en 1941 et n’a augmenté que très lentement jusque dans les années 1970 (il était de 42% en 1971). On peut se demander pourquoi, dans ce contexte, les employeurs et les autorités suisses ont préféré faciliter l’immigration de main-d’œuvre plutôt que promouvoir l’emploi des femmes. Bien entendu, les femmes et les Gastarbeiter de l’après-guerre ne constituaient pas de parfaits substituts, en particulier si l’on considère les secteurs dans lesquels ils étaient concentrés: la construction et l’agriculture. Néanmoins, favoriser les unes ou les autres correspondait aussi à des choix politiques. On peut identifier quatre types de stratégies pour augmenter le volume de main-d’œuvre. Premièrement, favoriser la rationalisation de la production et la mécanisation et produire plus de biens et de services avec moins de main-d’œuvre. Dans certains secteurs tels que l’agriculture, cela pouvait entraîner la disparition de beaucoup de petites exploitations et nécessitait du capital qui était rarement disponible. Deuxièmement, augmenter le temps de travail de la main-d’œuvre existante. Cette stratégie allait toutefois à l’encontre de la dynamique qui prévalait depuis la guerre, qui tendait plutôt vers une réduction du temps de travail. La troisième stratégie consistait à tenter d’augmenter le taux de participation des groupes sociaux ne participant pas, ou que peu, au marché du travail. Le groupe le plus important dans ce contexte était certainement les femmes, en particulier celles en âge d’avoir des enfants. En Suisse, il est intéressant de noter que la participation féminine au marché du travail avait décliné entre 1910 et 1941 (de 47 à 35%). Durant cette période, le modèle bourgeois d’un seul salaire (masculin) par ménage s’impose et l’activité professionnelle des femmes a été jugée indésirable tant par les milieux bourgeois que par les syndicats. Dans ce contexte, stimuler l’activité professionnelle des femmes entrait non seulement en conflit avec la conception conservatrice de la famille, qui prévalait mais engendrait aussi des coûts. En effet, permettre aux mères de travailler aurait exigé la mise en place d’un système de crèches ou d’une assurance maternité – cette dernière mettra d’ailleurs plus de 60 ans à être réalisée. Toutes ces politiques auraient nécessité une extension de l’État ainsi que des taxes et des impôts pour les financer, ce que les milieux bourgeois n’étaient pas prêts à assumer.

L’immigration pour sauvegarder le modèle social

La quatrième stratégie, sur laquelle la Suisse a établi l’expansion de son marché du travail, est celle de l’immigration. Cette stratégie comportait l’avantage de ne pas entraîner des dépenses et l’extension de l’État social induit par le travail féminin. Par exemple, les permis saisonniers ne donnaient pas droit au regroupement familial, ce qui limitait les dépenses liées à l’arrivée de familles. D’ailleurs, l’immigration n’était pas considérée comme un facteur d’inflation dans la mesure où les travailleurs étrangers étaient censés épargner pour leur retour dans leur pays d’origine, au lieu de consommer des biens et des services en Suisse. Enfin, «importer» principalement des hommes de l’étranger plutôt qu’encourager l’emploi des Suissesses était une manière de sauvegarder le modèle familial traditionnel où la femme reste à la maison. Dans les années 1950 et 1960, l’emploi de travailleurs étrangers était perçu comme une politique sans conséquences majeures pour la société suisse, dans la mesure où la nature des permis de travail favorisait la rotation des employés. Cette dernière était censée empêcher les travailleurs étrangers de s’établir en Suisse de manière permanente. Les droits limités conférés à ces ouvriers les rendaient aussi particulièrement avantageux pour les employeurs, ce qui a créé une demande massive de la part de certains secteurs. Entre les années 1950 et 1990, le nombre de travailleurs étrangers a augmenté de manière significative et dans des proportions bien plus importantes que dans les autres pays européens. Par contre, le taux d’activité des femmes n’augmenta que lentement jusque dans les années 1990.

L’exemple alternatif de la Suède

Il est intéressant de comparer le cas suisse à celui de la Suède, qui a pris un chemin bien différent et investi massivement dans l’emploi des femmes dès les années 1960. Si ce pays a également recruté des travailleurs étrangers, en particulier de la Yougoslavie, dans les années 1950 et 1960, ces programmes de recrutement ont été de bien moins grande ampleur et ont été interrompus au début des années 1970. Cette différence peut en partie s’expliquer par une importance moindre du modèle familial conservateur et par des rapports de force politiques plus favorables. En effet, en Suède, le parti social-démocrate a exercé une influence décisive sur les politiques publiques de l’après-guerre, gouvernant seul pendant des décennies avec le soutien de puissants syndicats, alors que son équivalent suisse était confiné à une position minoritaire au Conseil fédéral et au Parlement. La domination du parti social-démocrate constituait un environnement beaucoup plus favorable à l’expansion de l’État social nécessaire à l’activation des femmes sur le marché du travail. De fait, jusque dans les années 2000, les dépenses publiques liées à la maternité en Suède ont été plus de trois fois supérieures à celles de la Suisse (voir graphique). Ces politiques ont été promues en masse dès la fin des années 1960. Alors qu’en Suisse l’assurance maternité n’est entrée en vigueur qu’en 2005, la Suède a mis en place un congé parental (qui pouvait être partagé entre père et mère) dès 1974. Par ailleurs, l’activité professionnelle des femmes a été activement encouragée, par exemple dans le cadre d’émissions de radio. Le taux d’activité des Suédoises a augmenté bien plus rapidement qu’ailleurs. En 1991, alors que le taux de participation des Suissesses au marché du travail était de 68%, il atteignait 81% en Suède. Un autre facteur ayant freiné l’engagement de travailleurs étrangers dans ce pays a trait au fait que leur emploi était moins avantageux pour les employeurs. En effet, la Suède ne connaissait pas d’équivalent aux permis saisonniers liés à un employeur ou à un secteur économique. Les syndicats exerçaient en outre un contrôle important sur les conditions de travail du personnel étranger. Les premiers accords de recrutement conclus par la Suède obligeaient ainsi les travailleurs étrangers à devenir membres d’un syndicat dès leur arrivée. En outre, la couverture très large des conventions collectives ne permettait guère aux employeurs de tirer avantage de salaires plus bas. À l’heure où l’immigration en Suisse génère des débats controversés entre acteurs politiques, il vaut la peine de rappeler que les flux migratoires ayant affecté le pays ont été le résultat de choix politiques. Considérer l’expérience d’autres pays permet de saisir les alternatives possibles et de comprendre les chemins qui auraient pu être pris.

Liens et références bibliographiques

Afonso, A. (2016): Foreign Workers or Women? Immigration and Welfare Expansion as Alternative Labour Supply Strategies in Post-War Europe. Université de Leyde.

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