Edition 05 | 2014

MARCHÉ DU TRAVAIL

Santé psychique et emploi

ORP: manque d’outils face aux troubles psychiques

Un rapport de l’OCDE révèle qu’aujourd’hui encore, les personnes confrontées à des problèmes psychiques sont trop souvent dirigées vers l’assurance-invalidité ou l’aide sociale: 40% des nouvelles rentes sont accordées en raison d’un problème de santé psychique. Coauteur de l’étude, Niklas Baer s’exprime au sujet du rôle des offices régionaux de placement (ORP).

Interview: Daniel Fleischmann

Niklas Baer est responsable d’une unité psychiatrique de réhabilitation aux services psychiatriques de Bâle-Campagne. Il a participé à la rédaction du rapport de l’OCDE sur la santé mentale et l’emploi en Suisse. (Photo: DR)

Niklas Baer est responsable d’une unité psychiatrique de réhabilitation aux services psychiatriques de Bâle-Campagne. Il a participé à la rédaction du rapport de l’OCDE sur la santé mentale et l’emploi en Suisse. (Photo: DR)

PANORAMA: Le rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) examine notamment les activités des ORP. Vous connaissez donc bien ces derniers? Niklas Baer: Depuis 20 ans, je m’occupe du maintien de l’emploi et de la réinsertion professionnelle des personnes atteintes dans leur santé psychique. J’ai été à diverses reprises en contact avec des ORP dans mes rôles de collaborateur d’institution, de chercheur et d’enseignant. Pour ce rapport, nous avons mené des entretiens poussés avec des offices fédéraux et cantonaux ainsi qu’avec des experts, et nous avons analysé des données.

L’année dernière, les ORP ont conseillé 190 734 personnes en recherche d’emploi. Combien d’entre elles souffrent d’un trouble psychique?
Nous estimons que 20 à 25% de la population des pays de l’OCDE souffrent au moins temporairement d’un trouble psychique au cours d’une année. Dans les ORP, cette proportion est de 30 à 40%, car il existe une interaction entre un chômage de longue durée et les troubles psychiques. Nous pensons par exemple aux dépressions, aux dépendances, aux troubles anxieux ou douloureux, ou encore aux troubles de la personnalité. Ces difficultés ne s’expriment en général pas de façon forte et évidente; les personnes touchées travaillent et sont parmi nous. Les employeurs embauchent régulièrement, sans le savoir, des personnes souffrant de problèmes psychiques.

Ces problèmes sont-ils souvent ignorés par les conseillers ORP?
Dans une minorité de cas. Souvent, les troubles gênent la recherche d’un travail – craintes exagérées conduisant à un comportement d’évitement, troubles de la personnalité s’exprimant par des conflits et rendant une bonne collaboration difficile. Même lorsque ces personnes sont étonnamment nombreuses à trouver un emploi, ces problèmes les mènent malgré tout trop souvent à le perdre à nouveau. Cela pourrait être évité si le médecin traitant, l’employeur, l’ORP ou, dans ce cas concret, l’assurance-invalidité (AI) collaboraient et se rencontraient périodiquement en cas de difficultés persistantes. Cela soulagerait les employés comme les employeurs. Souvent, le médecin se concentre sur les conflits et prescrit un arrêt maladie trop long, au lieu de chercher le contact avec l’employeur et de faire le lien. Cela prend du temps de garantir durablement un emploi, mais cela vaut la peine: les maladies psychiques génèrent en Suisse, selon l’OCDE, des coûts directs et indirects de l’ordre de 3,2% du produit intérieur brut, à savoir 19 milliards de francs par an.

L’OCDE écrit que les ORP sont peu sensibilisés aux troubles psychiques. Evoque-t-elle la qualité du conseil ou des défauts du système?
Les conseillers ORP, de l’AI et de l’aide sociale travaillent bien et sont très engagés. Le problème n’est pas là. Mais j’observe que le système des ORP se focalise sur les demandeurs d’emploi aptes au travail. Il manque une obligation légale de soutenir les personnes souffrant de troubles psychiques, lors de la recherche d’emploi et au travail. Les conseillers ne sont pas formés pour cette tâche. Les demandeurs d’emploi difficiles à placer sont trop rapidement transférés à l’AI, qui en partie les renvoie aux ORP en argumentant qu’ils sont parfaitement aptes à travailler. Cela fait perdre beaucoup de temps, alors que les absences au travail prolongées dues à des troubles psychiques sont souvent le premier stade menant à une rente AI. La plupart de ces personnes souhaitent travailler, mais elles ont besoin de soutien.

Les ORP sont évalués en fonction du taux de placement. Ils n’ont guère le temps de s’occuper des cas complexes...
Je trouve important de mesurer les résultats concrets. Mais nous devons encourager les ORP à s’occuper activement des clients difficiles et non bénéficiaires de prestations, en les aidant à trouver un travail et à le garder. Pour cela, il faut tenir compte de la charge de travail accrue en matière de coopération.

Comment les conseillers peuvent-ils gérer les personnes au comportement inhabituel? Souvent, on ne sait même pas s’il est indiqué d’aborder certains problèmes...
Cela montre qu’il manque de règles systématiques sur la façon de gérer les demandeurs d’emploi souffrant de troubles psychiques. D’une part, il serait utile que les cantons ou les ORP confient les cas exigeants à un ou plusieurs professionnels spécialement formés aux situations de conseil difficiles. Ces centres spécialisés internes aux ORP pourraient eux-mêmes mener certains examens, être les personnes de contact des médecins traitants et parfois même devenir des case managers. Il s’agirait aussi de développer systématiquement des coopérations avec des psychiatres et des psychologues. D’autre part, il faut sensibiliser les médecins généralistes et spécialisés. Ils n’ont pratiquement pas de contacts avec les employeurs. Les examens médicaux sont aujourd’hui encore focalisés sur le droit à une rente plutôt que sur les possibilités de réinsertion. A Saint-Gall, les employeurs et les médecins ont développé ensemble un certificat médical indiquant à l’employeur comment une personne peut être intégrée malgré sa maladie. Ce modèle n’est cependant pas encore très répandu.

Qui va tirer les conclusions du rapport?
L’étude montre que la réinsertion professionnelle de personnes souffrant de troubles psychiques n’est pratiquement pas possible sans une coopération de tous les acteurs. C’est pourquoi cette thématique devrait être abordée au niveau national par des représentants du Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO), des médecins, de l’AI, des assurances privées et des employeurs, avec l’objectif de créer des directives communes. Celles-ci comporteraient par exemple des critères qui, selon le type de problèmes psychiques rencontrés, permettraient d’indiquer si c’est un arrêt de travail qui est le plus utile ou si d’autres mesures sont préférables. Il s’agirait également de clarifier des questions d’ordre juridique, financier et organisationnel, qui sont la condition d’une meilleure information des personnes concernées ou de l’application de modèles de coaching non limité dans le temps, que ce soit par le médecin traitant ou par d’autres personnes compétentes. Dans chaque cas, la collaboration avec l’employeur est essentielle, afin de gérer avec lui les crises lorsqu’elles s’annoncent.

Chaque année, 1300 jeunes adultes reçoivent une rente en raison de troubles psychiques. Christopher Prinz, un des responsables à l’OCDE, conseille à la Suisse de ne plus accorder de rentes AI à de jeunes personnes...
Il a raison. Depuis 1995, le nombre de ces rentes augmente chaque année de 6%. Je ne vois pas d’explication plausible à cette évolution. Aucune rente ne devrait être accordée avant l’âge de 35 ou 40 ans, à l’exception de certaines personnes gravement handicapées psychiquement. La rente ne devrait jamais constituer une perspective pour des jeunes et pas non plus pour les autorités ou les employeurs. Il faut faire pression à tous les échelons afin que ces jeunes puissent terminer une formation et accéder au monde du travail. Cela représente également un défi pour les écoles, la pédopsychiatrie et les écoles spécialisées.

Quelles sont les tâches du SECO?
Je souhaite que le SECO se penche plus activement et plus systématiquement sur le problème des troubles psychiques des personnes en recherche d’emploi et qu’il crée les conditions nécessaires pour les améliorations. J’espère la même chose de la part des offices cantonaux. Malheureusement, nous ne disposons toujours pas de prises de position à l’heure actuelle (voir encadré). Au moins, certaines interventions parlementaires empoignent le thème du rapport. J’espère que l’intensification des conseils aux employeurs ainsi que l’attribution de rentes linéaires – qui faisaient pratiquement consensus lors de la révision manquée des rentes de l’AI (6b) – pourront se réaliser par d’autres voies. Le système échelonné actuel des rentes a en effet pour conséquence que le travail de nombreux bénéficiaires de l’AI leur cause des pertes financières.

Liens et références bibliographiques

OCDE (2014): Santé mentale et emploi: Suisse. Paris.

Encadré

Prise de position du SECO

Par Simon Röthlisberger, chef du groupe Pilotage ORP/LMMT/ACt

Le SECO a pris connaissance du rapport de l’OCDE avec grand intérêt et est conscient de la problématique des demandeurs d’emploi souffrant de troubles psychiques. A notre avis, l’affirmation du rapport selon laquelle les ORP n’offriraient qu’un soutien partiel aux personnes concernées n’est pas correcte. Il est vrai que les conseillers ORP ne sont pas des spécialistes de l’accompagnement de telles personnes, leur activité résidant principalement dans le conseil, l’activation et le placement des demandeurs d’emploi. En présence d’obstacles importants à l’insertion, la tâche des conseillers est de détecter la présence de problèmes psychiques le plus rapidement possible. Lorsqu’un tel problème est reconnu ou supposé, les conseillers peuvent acheter des prestations de conseil spécialisées. En outre, au besoin, l’assurance-chômage offre des mesures du marché du travail en vue de conserver ou de promouvoir l’employabilité des demandeurs d’emploi. Malgré cela, les autorités en charge du marché du travail s’efforcent d’améliorer continuellement les compétences de leurs conseillers dans la détection des problèmes. La révision de la formation professionnelle supérieure, obligatoire pour le personnel des ORP, va à l’avenir se concentrer encore davantage sur le développement de ces compétences. En outre, les autorités concernées s’engagent afin d’optimiser constamment la collaboration institutionnelle. Ainsi, une importance prioritaire est accordée à la collaboration entre les ORP, l’AI et/ou l’aide sociale, ce qui améliore la qualité du conseil en faveur des personnes en recherche d’emploi éloignées du marché du travail.

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