Edition 05 | 2014

Focus "Compétences"

Compétences de base des adultes

Apprendre au travail

Les compétences de base permettent de participer pleinement et de manière autonome à la vie sociale ainsi qu’au marché de l’emploi. L’acquisition et le maintien de ces compétences sont souvent négligés par les entreprises. Le projet GO2 entend pallier ce déficit et examine différentes mesures dans le cadre de formations pilotes. Exemple à Tramelan.

Par Grégoire Praz, rédacteur de PANORAMA

Employée chez EMP à Tramelan, Jennifer Bolletino reçoit une formation en mathématiques et en informatique. (Photo: Grégoire Praz)

Employée chez EMP à Tramelan, Jennifer Bolletino reçoit une formation en mathématiques et en informatique. (Photo: Grégoire Praz)

Selon une étude du bureau BASS publiée en 2007, le manque de compétences en lecture coûterait chaque année plus d’un milliard de francs à l’assurance-chômage suisse. Cette problématique est peu prise en compte dans les entreprises suisses. Quand on parle de compétences de base, on entend usuellement la maîtrise de la lecture et de l’écriture, de la langue locale, des mathématiques de tous les jours, des technologies de l’information et de la communication, ainsi que des compétences méthodologiques, sociales et culturelles. Dans notre pays, la problématique des compétences de base a été mise pour la première fois en évidence lors de la publication, en 1998, des résultats de l’étude «International Adult Literacy Survey (IALS)», réalisée par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et Statistics Canada. Selon cette étude, entre 13 et 19% des adultes en Suisse avaient un faible niveau de compétence en lecture. Toutefois, cette thématique n’a attiré l’attention du monde de la politique de formation qu’en 2005, lors de la sortie de l’enquête internationale «Adult Literacy and Lifeskills Survey (ALL)» à laquelle l’Office fédéral de la statistique (OFS) a participé afin de mesurer l’ampleur du phénomène en Suisse. L’étude a révélé que 800 000 personnes adultes avaient de grandes difficultés en lecture et en écriture. De plus, quelque 400 000 personnes ne peuvent converser dans la langue du lieu où elles vivent. A partir de l’enquête ALL, le canton de Genève a publié, en 2007, un rapport qui montre que près de 50% des adultes entre 16 et 65 ans ne possèdent pas les compétences requises pour affronter le quotidien sans difficulté. Par rapport aux premières enquêtes des années 90, les performances enregistrées en Suisse ont peu changé aujourd’hui, selon l’Association Lire et Ecrire. Environ 16% de la population démontre toujours de faibles performances en littératie. Certes, les outils qui permettent d’acquérir une formation de rattrapage existent, mais ils sont peu utilisés, bien que les études menées à ce sujet montrent que 52 000, voire 93 000 personnes seraient aptes à suivre une telle formation. Fin 2013, l’OCDE a révélé les premiers résultats de son grand «Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PIAAC)», auquel la Suisse n’a pas participé. Ces derniers montrent que 4,9 à 27,7% des adultes se situent aux niveaux les plus bas de compétences en littératie.

Nouvelle loi sur la formation continue

Les compétences de base étaient jusqu’à présent encouragées par le biais de diverses lois spéciales. La promotion de ces compétences relève actuellement des cantons. La Confédération, au travers de ses offices fédéraux, n’apporte qu’un soutien financier modeste à des organisations faîtières et à des projets. Cependant, la situation au niveau législatif est en train de changer avec la nouvelle loi fédérale sur la formation continue (LFCo). Lors de son vote final du 20 juin 2014, le Conseil national a définitivement adopté la LFCo. Le Conseil national et le Conseil des Etats approuvent également les deux dispositions relatives à l’encouragement des compétences de base chez les adultes. Le texte adopté stipule que seuls les adultes seront concernés par l’encouragement de l’acquisition des compétences de base. L’idée d’intégrer les jeunes et les parents pour mieux combattre l’illettrisme n’a pas convaincu. La loi définit aussi les compétences de base à intégrer dans la formation continue. Outre la lecture, l’écriture et les mathématiques élémentaires, le Parlement a retenu l’utilisation des technologies de l’information et de la communication. Il a en revanche renoncé à ajouter les compétences éducatives et sociales.

Promotion dans les entreprises

Plusieurs acteurs, dont la Fédération suisse pour la formation continue (FSEA), la Fédération suisse Lire et Ecrire et la Haute école spécialisée d’Argovie, ont commencé à développer les bases d’une promotion efficace des compétences élémentaires des adultes, notamment dans les entreprises, avec les projets GO et GO2. La FSEA a lancé en 2009 le projet GO en collaboration avec la Conférence intercantonale de la formation continue. L’objectif consistait à promouvoir les compétences de base des adultes dans le contexte professionnel. L’outil réalisé à cet effet permet aux entreprises d’identifier les besoins de leurs collaboratrices et collaborateurs. Le projet s’est déroulé jusqu’en 2011. Une boîte à outils permettant de définir le besoin de promotion dans le domaine des compétences fondamentales a été développée. A cela s’ajoutent un guide en ligne «Promotion des compétences élémentaires des adultes au sein de l’entreprise» (seulement en allemand, disponible sur weiterbildung-in-kmu.ch), une base de données documentaires et pédagogiques ainsi que des mesures sur le plan cantonal. Quatre entreprises de grande taille étaient partenaires du projet: CFF, La Poste, Zweifel Pomy-Chips, PUA Reinigungs. Les instruments pour la promotion des compétences de base ont été développés et testés dans ces quatre entreprises. La situation de la promotion de ces compétences a également été analysée dans les cantons, et des mesures ont été mises en application dans certains offices cantonaux. Le projet GO2 (2012–2015) veut assurer la pérennité du projet GO en poursuivant le développement des outils en l’étendant au domaine des compétences sociales et méthodologiques et en se concentrant sur des projets pilotes dans les PME.

Projet pilote à Tramelan

En Suisse romande, le premier projet pilote a commencé avec l’entreprise Ebauches Micromécanique Precitrame (EMP) à Tramelan. Spécialiste de la fabrication de composants horlogers et microtechniques, l’entreprise compte 140 collaborateurs. Pendant huit semaines, d’avril à juin 2014, huit personnes (quatre contrôleuses de fabrication, trois contrôleuses et un contrôleur du département «contrôle final») ont participé à la formation dans les compétences de base axée sur les mathématiques et l’informatique. Son objectif: faire en sorte que les employés puissent effectuer des calculs de manière plus autonome et créer des statistiques fiables sur le logiciel Excel. Christian Wyssen, formateur au Centre interrégional de perfectionnement de Tramelan, chargé de l’organisation des cours pour GO2 dans l’entreprise EMP, précise qu’il est important de se plonger dans l’entreprise pour proposer des formations axées sur les besoins réels, ce qui est fondamental dans le projet GO2: «C’est en m’immergeant dans l’entreprise et en voyant ce que faisaient les employés que j’ai compris quel type de formation je devais proposer. Les besoins des postes de travail ont déterminé les objectifs de la formation.» «Ces cours m’ont donné plus confiance en moi au niveau des mathématiques. En informatique, j’ai davantage d’autonomie grâce à ces cours. J’aurais aimé pouvoir les approfondir», explique Maude Lucchina, âgée de 28 ans et employée chez EMP depuis onze ans. Jennifer Bolletino, autre participante âgée de 27 ans et qui a obtenu un CAP de coiffure en France avant d’entrer chez EMP il y a deux ans, juge le bilan positif mais considère que la formation était un peu courte. Elle aurait aimé que le responsable d’atelier lui donne plus d’autonomie pour mettre le cours en pratique dans son travail. Pour Frédéric Paroz, employé de 40 ans formé dans l’horticulture et travaillant depuis quatre ans dans l’entreprise, les cours étaient un peu rudimentaires mais lui ont toutefois permis de rafraîchir certaines connaissances oubliées. Il se sent plus serein dans son travail. «Les niveaux étaient très différents; il aurait peut-être fallu mieux définir au départ à quel niveau commencer», concède-t-il. Françoise Sallin, responsable des ressources humaines chez EMP, est très satisfaite de l’offre proposée, ce d’autant que les formations dans les compétences de base ne sont pas nombreuses sur le marché: «Peu d’entreprises se penchent sur la question des connaissances de base. On organise souvent des cours plus spécialisés mais on ne vérifie pas si les personnes ont tous les outils pour y participer.» Pour la responsable, ce sont le transfert de connaissances et le suivi qui importent dorénavant: «Avec ces cours, les participants doivent être à l’aise dans leur fonction et aller plus loin. Actuellement, nous réfléchissons à l’interne sur le moyen de transférer les acquis du cours GO2. Il faut que nous insistions d’abord auprès des responsables pour qu’ils laissent plus de latitude aux employés dans l’utilisation de ces acquis. L’industrie est soumise à une pression de la production. En outre, à la rentrée, les participants aux cours doivent pouvoir utiliser ces connaissances et mieux comprendre ce qu’ils font dans leur travail.» Très motivée, l’entreprise a manifesté son intérêt à participer à la suite du projet. La formation de Tramelan reste un projet pilote qui est également mené dans deux autres entreprises au niveau suisse, chez Induni et Rudolf Wirz. «En octobre, nous aurons un retour concernant les projets romands et alémaniques. Il y aura un rapport. Un produit final sera ensuite proposé aux entreprises de toute la Suisse», conclut Christian Wyssen.

Liens et références bibliographiques

ALL: www.adult-literacy.admin.ch
Guggisberg, J., Detzel, P., Stutz, H. (2007): Coûts économiques de l’illettrisme en Suisse. Une évaluation des données de la recherche Adult Literacy & Lifeskills Survey (ALL). Résumé. Berne, BASS.
PIAAC: www.oecd.org/site/piaac
Projets GO et GO2: www.alice.ch/go / www.alice.ch/go2
www.ressourcesfba.ch

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