Edition 04 | 2014

Focus "Le travail du futur"

Industrie 4.0

«Smart factory»: l’informatique envahit la production industrielle

Il y a une vingtaine d’années, quelques entreprises industrielles ont commencé à surveiller leurs installations grâce à des diagnostics à distance. Ce fut le début d’Industrie 4.0, une révolution industrielle dont l’ampleur commence à apparaître aujourd’hui. Quels sont ses effets sur le marché du travail?

Par Daniel Fleischmann, rédacteur de PANORAMA

Marc Engeler, doctorant à l’EPFZ, avec ses automates de montage: après la révolution numérique, la 4e révolution industrielle fait avancer la technique de production des industries traditionnelles. (Photo: Daniel Fleischmann)

Marc Engeler, doctorant à l’EPFZ, avec ses automates de montage: après la révolution numérique, la 4e révolution industrielle fait avancer la technique de production des industries traditionnelles. (Photo: Daniel Fleischmann)

Notre machine à café est onéreuse, mais elle n’est pas très intelligente. Elle détermine l’état du filtre en mesurant la quantité d’eau consommée. Une démarche plus intelligente passerait par une mesure par capteur, et le nec plus ultra serait que cette mesure déclenche, au besoin, une commande sur Internet (avec comparaison des prix, bien entendu). Si la machine à café en était capable, elle ferait partie d’Industrie 4.0, la quatrième révolution industrielle.

Maintenance depuis son domicile

Marc Engeler travaille à cette révolution. Le jeune doctorant de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) élabore, chez le constructeur zurichois d’installations industrielles LCA Automation AG, une installation-test où la machine mesure elle-même le degré d’usure des éléments. La surveillance des paramètres par capteurs indique l’état des composants et permet, sur la base de modèles de référence, de prédire les pannes. Ces paramètres concernent par exemple le courant absorbé, les vibrations ou la tension du porte-outils. Le système sera installé d’ici à 2016 dans un automate prêt à être livré pour le montage de colonnes de direction pour voitures. «Les automations d’aujourd’hui sont dotées de nombreux capteurs. Mais souvent, les données récoltées ne sont ni consignées ni exploitées», explique Marc Engeler. «Les dégâts matériels surviennent alors qu’on n’y est pas préparé et entraînent des pannes assez longues, surtout dans les pays où le personnel est mal formé.» Grâce à Internet, l’exploitation des données ne doit pas se faire sur place (pour autant que leur sécurité soit assurée). Les équipes de maintenance pourront souvent s’épargner des voyages onéreux. Industrie 4.0 désigne donc la maintenance via Internet, mais ne s’arrête pas là. Début mai, lors d’une conférence réunissant plusieurs associations industrielles, dont Swissmem et Electrosuisse, les discussions ont porté sur d’autres applications permettant d’associer le génie mécanique et l’informatique. Les clients établissent eux-mêmes des dessins techniques, de vis par exemple, et les envoient par Internet pour fabrication à des machines connectées, peu importe l’endroit ou la taille des lots. A l’aide de tags RFID uniques, ils commandent de manière autonome la prochaine installation disponible. Les entreprises développent la fabrication en série flexible: l’entreprise allemande Rittal produit des systèmes d’armoires électriques à partir d’un jeu de construction de plusieurs milliers de composants. A l’avenir, ces armoires seront composées par les clients tout en étant montées et reliées de manière totalement automatique. Des possibilités comparables dans le domaine de la fabrication de chaussures ont été évaluées, il y a trois ans, dans le cadre du projet «Dorothy» de l’EPFZ. La cybernétique nous dit que le système, c’est la communication. Et nous sentons que ce principe affecte également notre quotidien. Il est par exemple possible de composer soi-même son muesli sur mymuesli.com. Des inventeurs planchent sur des lunettes pour diabétiques capables de mesurer le taux de sucre et d’envoyer les données sur un smartphone, qui déclenche une alarme en cas de besoin. Un jour, nos voitures enverront des informations sur nos habitudes de conduite au fabricant, qui nous informera qu’un plus petit modèle, voire une voiture de location, reviendrait moins cher.

Influences sur le marché du travail suisse

L’«Internet des objets» passe par la standardisation des interfaces permettant d’établir la communication entre appareils de différents fabricants et par la fermeture des failles de sécurité flagrantes sur Internet. Pourtant, les experts sont convaincus que la réunion du génie mécanique, de l’électronique et des logiciels représente l’avenir des pays industriels. Un document de travail de la plateforme allemande Industrie 4.0, dont le sous-titre peut être traduit par «Assurer l’avenir de l’Allemagne en tant que site de production», considère que le potentiel d’Industrie 4.0 est immense. En Suisse, Konrad Wegener, professeur à l’EPFZ et directeur de thèse de Marc Engeler, partage ces attentes: «Plus la technique de production est sophistiquée, moins les produits dépendent des coûts salariaux. C’est la recette du succès de l’industrie suisse, qui reste très largement active dans la production de pièces. Cette compétence en matière de fabrication est une condition pour que la Suisse soit, dans dix ans encore, une place industrielle.» L’entreprise LCA voit les choses du même œil. Son directeur Christoph A. P. Rennhard attend des machines comme celle de Marc Engeler qu’elles augmentent leur productivité de plusieurs pour-cent. Le défi est énorme pour cette machine presque parfaite. Pour le directeur, il représente la condition stratégique sine qua non de la satisfaction du client. Qu’il s’agisse de la vapeur, du travail à la chaîne ou de l’électronique, les révolutions industrielles ont eu les conséquences suivantes: le même travail a été effectué avec moins de personnes ou le même nombre de personnes ont travaillé davantage. Qu’est-ce qui sera différent cette fois? Et pour qui? Près de 1000 personnes travaillent sur le site ultramoderne de Siemens à Amberg, en Allemagne, soit à peu près autant qu’à l’ouverture de l’usine, il y a 25 ans. Sauf qu’aujourd’hui, les équipes produisent 7,5 fois plus de volume. Une étude de Carl Benedikt Frey et Michael Osborne montre des conséquences effrayantes: les deux scientifiques ont analysé 700 professions aux Etats-Unis et ont conclu que, au cours des dix à vingt prochaines années, presque la moitié de tous les emplois seront menacés par des bouleversements technologiques. La syndicaliste Constanze Kurz (IG Metall) ne fait pas grand cas de telles affirmations: elle a déclaré, lors d’une table ronde du salon «Personal Süd», qu’il n’existait aucune prévision sérieuse des conséquences d’Industrie 4.0 sur le marché de l’emploi. Elle a ajouté qu’en cas d’augmentation de la productivité et de rationalisation, il fallait s’attendre à des suppressions de postes dans les domaines de l’assemblage, de la fabrication et de la logistique. La question est de savoir quels autres domaines se développent. Responsable de la Weidmüller Akademie, Odgard Sanders a ajouté que les personnes peu qualifiées rencontreraient de toute évidence davantage de difficultés à l’avenir: «Les collaborateurs travaillant sur les installations devront comprendre tout le système de production. Autrefois, c’était la machine qui était importante, aujourd’hui c’est la systématique. Des qualifications supplémentaires sont nécessaires.»

Liens et références bibliographiques

Projet «Dorothy» de l’EPFZ
www.plattform-i40.de
NZZ (2014): Mehr Arbeit für Maschinen, weniger für Menschen.
Frey, C. B., Osborne, M. A. (2013): The future of employment: how susceptible are jobs to computerisation. Oxford Martin School.

3 questions

«Créer une base interdisciplinaire»

à Robert Rudolph, chef de division Formation et innovation chez Swissmem

(Photo: DR)

La plateforme allemande Industrie 4.0 a bénéficié d’un soutien étatique de 200 millions d’euros. Quid de la Suisse? Une politique industrielle définie par l’Etat ne correspond pas à notre conception. Les innovations doivent être portées par les entreprises. Les premiers pas d’une campagne ont été faits avec la tenue d’une conférence commune entre Swissmem et d’autres acteurs. Il faut maintenant déterminer comment attirer davantage l’attention sur cette thématique en Suisse.

Le terme d’Industrie 4.0 est difficile à saisir. Pourquoi?
A cause de l’approche interdisciplinaire des concepts. Les instituts (technique de production, génie mécanique, mécatronique, cybernétique) travaillent tous sur certains aspects d’Industrie 4.0 et parlent en partie des langages différents. Il manque une base commune. Toutefois, de nombreux utilisateurs et fournisseurs potentiels abordent déjà ce thème.

Quelles conséquences pour la formation professionnelle?
Les apprentissages concernés (électronicien-ne, polymécanicien-ne, etc.) transmettent les compétences nécessaires aux problématiques interdisciplinaires. Je pense que des mesures seront nécessaires dans la formation professionnelle supérieure: les diplômés devront assumer plus de responsabilités dans le contexte de la production. Ils devraient être initiés de manière méthodique aux concepts interdisciplinaires de «smart factory».

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