Edition 03 | 2014

MARCHÉ DU TRAVAIL

Allongement de la durée de la vie

Activité et travail dans une société de longue vie

Quel rapport entre une espérance de vie qui s’allonge et l’organisation du travail humain? En quoi le fait d’avoir comme horizon l’âge de 90 ans et plus peut-il transformer nos regards et nos choix dans l’organisation et la gestion de nos projets professionnels? Analyse de la situation et pistes de réflexion pour de meilleures transitions de vie.

Par Jean-Pierre Fragnière, ancien professeur de politique sociale et ancien directeur scientifique de l’Institut universitaire âges et générations

L’allongement de la durée de la vie ouvre de nouveaux espaces qu’il s’agit de remplir. (Photo: Fotolia/Ingo Bartussek)

L’allongement de la durée de la vie ouvre de nouveaux espaces qu’il s’agit de remplir. (Photo: Fotolia/Ingo Bartussek)

Beaucoup de nos contemporains sont en train de constater et de comprendre que leur parcours de vie est défini par au moins trois éléments déterminants: l’accélération des transformations techniques, la mobilité spatiale et l’allongement de la vie. Fait observable, le développement technologique accélère l’émergence de nouveaux biens et services; il accélère l’obsolescence et la disparition d’une foule d’autres biens et services qui avaient trouvé toute leur place dans la vie quotidienne. La mobilité spatiale, après avoir concerné surtout les matériaux et les objets, affecte de plus en plus les femmes et les hommes appelés à suivre les fermetures et les ouvertures des marchés, donc les organismes de production et de distribution. L’allongement de la durée de la vie, fruit de conquêtes techniques et de la transformation des conditions de vie, induit un déplacement du temps de l’activité professionnelle dans le parcours de vie et fait apparaître de nouvelles périodes de l’existence qu’il faudra bien «occuper».

Vivre ensemble longtemps

C’est à propos de ce troisième élément de l’allongement de la durée de la vie que nous allons proposer quelques pistes, nourrissant la réflexion sur les rapports entre activité, travail et formation. Les activités déployées à tous les âges se diversifient considérablement, en particulier sous l’influence des changements technologiques et de la mobilité géographique. Surtout, elles sont appelées à s’inventer pendant cette tranche de vie que l’on nomme «troisième et quatrième âges». Le travail humain, qui tend à se concentrer sur une période de plus en plus restreinte d’un parcours, est de plus en plus encadré par des contraintes de productivité, de performance, de flexibilité, d’adaptabilité et de célébration de l’individualisation des objectifs. Il est de plus en plus déterminé par un faisceau de règles modelées par les lois du marché, très concurrentiel et anonyme. Quant à l’allongement de la durée de la vie, il ouvre de nouveaux espaces qui ne sauraient être laissés en jachère et qui dégageront un champ nouveau, aussi bien pour des activités que pour du travail dit «marchand». Ce sont des années entières qu’il convient de «remplir»; elles concernent des personnes à la fois nombreuses, compétentes, responsables et animées par un solide appétit d’action, de reconnaissance, de service et de présence reconnue dans et par la société.

Activités des retraités

Sachant que l’année 2012 a été décrétée année européenne de la retraite active et des solidarités entre les générations, qu’est-ce qui pourra bien constituer le corps d’activités déployées par ces milliers de retraités? Le plus grand nombre s’adonnera sans doute à des activités repérables et susceptibles de donner du sens et du contenu à la vie quotidienne. Cependant, dans le même temps, la plupart d’entre eux sont tout aussi préoccupés par la sauvegarde de ce qu’ils appellent leur autonomie, par la peur d’être embrigadé dans une situation qui les étoufferait sous un flot de contraintes. Ainsi, diverses craintes se font entendre: la peur de se «faire avoir», la peur du «qu’en-dira-t-on», la peur de se mettre un fil à la patte, la peur de la perte de statut, voire de prestige, la peur d’être rattrapé par des fragilités physiques, la peur de devoir affronter un nouveau saut technologique, la peur de découvrir un hiatus entre l’offre et leurs aspirations, etc. Tout cela entraîne des attitudes que l’on peut qualifier d’ambivalentes; elles s’étaient déjà manifestées explicitement dans de nombreux cercles de retraités à la suite de la publication du rapport fédéral «Vieillir en Suisse» (1995).

Une demande de services

L’émergence et surtout la croissance soutenue de cette nouvelle génération de retraités actifs et compétents vont incontestablement induire quelques conséquences majeures dans le champ de l’organisation des activités humaines, mais aussi sur le marché du travail. En premier lieu, cette croissance engendre une demande considérable de services dans des domaines aussi variés que la mobilité, les transports, les loisirs ou les services à la personne. Une part notable de cette nouvelle population dispose de ressources substantielles avec des appétits correspondants. Avec les années, le recours au marché de l’entretien du corps, de la prévention et du traitement des maladies va également connaître un développement significatif, en particulier dans les segments de la population qui peuvent formuler une demande solvable.

De nouvelles offres sur le marché du travail

Dans le même temps, on voit émerger une pression sur l’offre au cœur même du marché du travail. L’aspiration légitime à exercer une activité et à exprimer ses com­pétences va engendrer un faisceau d’occupations dans un champ plus ou moins formel, qui peut aller jusqu’à des activités effectuées «au noir». Si des initiatives voient le jour pour promouvoir les solidarités entre les générations au cœur du marché du travail, on peut craindre des situations de concurrence, voire des formes de dumping salarial et social; de nombreux retraités sont en effet contraints ou désireux de mettre du beurre dans les épinards. Dans ces conditions, la porte est ouverte à une accélération des clivages sociaux qui apparaissent déjà depuis des décennies et qui pourraient encore se renforcer. On pourrait alors assister à un renforcement des inégalités sociales induites par ce beau succès que représente l’allongement de la durée de la vie.

Actions

Face à ces lames de fond qui caractérisent les changements des parcours de vie, il est opportun de consolider un certain nombre de prises de conscience et de les transformer en principes d’organisation.
1. Souligner le fait que cet allongement de la durée de vie, loin d’être une charge, constitue un succès majeur, fruit d’une longue conquête. Il s’agit d’un gisement de ressources susceptibles d’enrichir toutes les générations.
2. Contrer les images désuètes d’une retraite et d’une vieillesse faites de disqualification, de relégation, d’irresponsabilité et de dépendance.
3. Mettre en évidence les contributions multiples et diverses que les cohortes de retraités apportent à la vie sociale dans la sphère privée, les cercles familiaux et de proximité, ainsi qu’à l’ensemble des organes institutionnels.
4. Reconnaître et promouvoir la transmission du patrimoine de savoir et d’expérience dont disposent les aînés. A cet effet, les initiatives de promotion des échanges intergénérationnels peuvent légitimement attendre un soutien explicite, y compris un certain nombre de coups de pouce matériels.
Pour atteindre de tels objectifs, il est évident que les déclarations d’intention ne suffisent pas. Il faut parvenir à transformer l’image de la transition entre la vie dite «professionnelle» et le temps de la retraite, ainsi que le contenu de la vie quotidienne de toutes ces personnes qui construisent les 20 à 30 dernières années de leur parcours de vie. Des actions, aujourd’hui embryonnaires, doivent être développées sur plusieurs axes. A titre purement indicatif et pour dessiner le large spectre des actions qui attendent d’être développées, citons:
- des initiatives d’information et d’orientation à diverses étapes des parcours professionnels;
- un renforcement de l’information sur la transition entre activité professionnelle et temps de la retraite;
- un débat ouvert sur les activités exercées au-delà de l’âge de la retraite légale, qu’elles soient bénévoles ou rémunérées;
- l’information et la promotion des activités d’entraide autogérée;
- des initiatives de coopération intergénérationnelle aux diverses étapes du parcours de vie;
- des possibilités d’accès à des formations pour assumer efficacement ces divers engagements.

Liens et références bibliographiques

www.intergeneration.ch

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Le prochain numéro paraîtra le 23 octobre. Focus: Agilité