Edition 01 | 2019

FORMATION

Interview

Un Suisse à Copenhague

Le conseiller pédagogique Bruno Clematide donne un avant-goût du voyage d’études PANORAMA, qui aura lieu du 26 au 29 mai 2019.

Interview: Daniel Fleischmann, rédacteur de PANORAMA

PANORAMA: Vous avez contribué, en 2008, à la réforme de la formation professionnelle au Danemark. Quel a été votre rôle?
Bruno Clematide: Toute personne qui effectue un apprentissage doit d’abord suivre un programme scolaire pendant un semestre ou une année entière pour accéder ensuite à une formation. Cette dernière est généralement organisée sur un mode dual et réglementée par un contrat. En 2008, le gouvernement a souhaité revoir la classification des champs professionnels, en les faisant passer de sept à douze; notre tâche était de les concevoir. L’un des objectifs de cette réforme et des suivantes était de rendre la formation professionnelle plus attrayante et d’augmenter la part des apprentis et apprenties. Elle est actuellement d’environ 20%, contre 70% pour le gymnase.

Pourquoi pousser les jeunes à choisir une formation professionnelle?
Le Danemark est lui aussi confronté, depuis plusieurs années, à une grande pénurie de main-d’œuvre. Voilà pourquoi, en 2015, l’âge de la retraite a été relevé à 67 ans; pour le premier ministre Lars Lokke Rasmussen, il en allait de la «survie de l’économie danoise». De plus, il est largement établi qu’un titre gymnasial ne revêt presque aucune valeur sur le marché du travail, contrairement à une formation professionnelle; il faut aussi noter que 55% des bacheliers n’entament pas d’études universitaires. Certains spécialistes de l’éducation exigent des offres de formation professionnelle taillées sur mesure pour ce groupe, même si cela n’est absolument pas pertinent d’un point de vue de l’économie de la formation.

Pourquoi la part des jeunes optant pour une formation professionnelle est-elle si basse?
J’y vois trois raisons. Premièrement, à la fin des années 1990, la formation professionnelle ne faisait plus partie des sujets phares dans le discours sur la «société du savoir» et est devenue une sorte de réservoir pour des «groupes résiduels», comme on les appelait alors. L’objectif poursuivi est que les jeunes, en particulier les 15-17 ans, suivent une formation; comme en Suisse, on veut amener au moins 95% des jeunes adultes à obtenir un diplôme de formation postobligatoire. Deuxièmement, les conditions d’admission au gymnase sont nettement moins restrictives qu’en Suisse. Là encore, il y a des raisons historiques: le Danemark est un pays profondément social-démocrate, relativement égalitariste comparé à d’autres nations; on le voit avec l’école obligatoire, qui n’a qu’un seul niveau et non plusieurs. Troisièmement, la formation professionnelle est mésestimée par beaucoup d’employeurs, contrairement aux associations professionnelles. Le nombre d’entreprises formatrices est trop faible, et parmi celles-ci, nombreuses sont celles qui ne remplissent pas suffisamment leurs missions pédagogiques. Il n’existe pas de formation de maître d’apprentissage, sauf dans les domaines de la santé et du social.

Combien manque-t-il d’entreprises formatrices?
Environ 10'000. Les entreprises formatrices obtiennent certes un financement pour la formation – qui provient d’un fonds approvisionné par l’ensemble des employeurs – mais cela ne suffit pas. Ce manque pourrait être dû au fait qu’au Danemark, les apprentis perçoivent, selon l’OCDE, entre 30 et 70% du salaire d’un ouvrier qualifié au cours de leur apprentissage en entreprise.

Comment l’apprentissage dual est-il structuré?
Il existe 104 formations professionnelles initiales, orientations comprises. Les organismes responsables sont des commissions d’experts composées de représentants et représentantes d’associations patronales et de syndicats. Ces commissions sont également représentées de manière paritaire dans les organes directeurs du ministère de l’Éducation ainsi que dans les écoles professionnelles (organisées selon le droit privé). Elles définissent les contenus professionnels des formations; de son côté, l’État fixe les matières de culture générale, dont l’anglais. Une formation professionnelle duale dure la plupart du temps trois ans et est sanctionnée par un examen de fin d’apprentissage. La pratique chez l’employeur et le changement entre les différents modules scolaires (d’une durée de trois à cinq semaines chacun) sont intéressants d’un point de vue pédagogique. Les cours interentreprises n’existent pas. Quiconque visite une école professionnelle – comme ce sera le cas lors du voyage d’études PANORAMA – verra des ateliers bien équipés. Ces derniers servent également de «centres de pratique» pour les jeunes qui n’ont pas trouvé d’entreprise formatrice. Ils dispensent une formation de grande qualité mais ne peuvent pas remplacer l’expérience en entreprise. Ils sont donc en principe considérés comme une solution de secours.

Il y a également des formations professionnelles initiales distinctes pour les personnes de plus de 25 ans.
C’est le résultat de la réforme de 2014: des classes adaptées à l’âge peuvent être constituées. Ces EUV, comme on les appelle, permettent à des personnes avec ou sans expérience professionnelle de prétendre à un diplôme, parfois sur un laps de temps très court. La part des adultes dans la formation professionnelle initiale est relativement élevée, faisant passer à 21 ans la moyenne d’âge de l’ensemble des apprentis. C’est le résultat des efforts intensifs réalisés par les associations syndicales depuis les années 1990. Dans le cadre de la réforme de 2014, un équivalent de la maturité professionnelle suisse, l’EUX, a aussi été instauré. Il dure un peu plus longtemps qu’un apprentissage classique. Son niveau est, à mon sens, malheureusement encore trop élevé… Le diplôme obtenu équivaut à une maturité gymnasiale et permet d’accéder à certaines hautes écoles.

Existe-t-il une formation professionnelle supérieure au Danemark?
Oui. Mais les quelque 5000 cours AMU, qui peuvent durer de quelques jours à plusieurs semaines, y occupent une place bien plus importante. C’est une spécificité du système danois de formation professionnelle. Ils permettent aux adultes de maintenir à jour leurs connaissances professionnelles, cela dans tous les secteurs. En 2017, environ 450'000 personnes ont suivi au moins un de ces cours – un chiffre fou! L’indemnité de cours et une partie de la perte de salaire sont en général prises en charge par l’État et les employeurs. Les AMU constituent un élément important du modèle danois de «flexécurité» (cf. encadré). En parallèle, il existe également des fonds de compétences, négociés dans le cadre des différentes CCT. Ils sont utilisés en partie pour les cours AMU, mais ils financent aussi la participation à la formation professionnelle supérieure.

Liens et références bibliographiques

www.star.dk/en
www.euroguidance.eu/guidance-system-in-denmark
Voyage d’études PANORAMA

Encadré

(Photo: Daniel Fleischmann)

Originaire de Suisse, Bruno Clematide (69 ans) a étudié la sociologie à l’Université de Zurich. En 1977, au bénéfice d’une bourse de mobilité, il est parti à Copenhague, où il s’est installé depuis. En 1980, il s’est réorienté et a intégré l’Institut technologique de Copenhague. En 1998, il a fondé, avec trois associés, la société Kubix, active notamment dans l’analyse de qualifications et le conseil aux entreprises. Bruno Clematide a pris sa retraite en 2018, ce qui a également marqué la fin des activités de Kubix.

Encadré

Marché du travail: le modèle de «flexécurité»

Au Danemark, le taux de chômage se situe à peu près au même niveau que celui de la Suisse (4,8%). Les personnes sans emploi perçoivent une indemnité dès lors qu’elles sont membres de l’une des 24 caisses de chômage (cela concerne environ 75% de l’ensemble des actifs) et qu’elles ont travaillé au moins un an au cours des trois dernières années. Le droit aux indemnités peut aller jusqu’à deux ans et atteint actuellement au maximum 2800 francs. Beaucoup de salariés aux revenus plus élevés souscrivent une assurance privée complémentaire. Les non-membres (25%) ont droit, si besoin, à des prestations sociales (très modestes). Le modèle danois de «flexécurité» donne aux employeurs la possibilité de procéder à des licenciements rapides. Ce système flexible est doté d’un filet de protection sociale efficace. Les demandeurs d’emploi ont ainsi droit à des prestations de conseil et de placement, ainsi qu’à une mesure de formation de six semaines. En outre, un conseiller peut ordonner des mesures de qualification bien plus longues. Tout employeur qui embauche une personne au chômage depuis plus de six mois obtient des allocations. La mise en œuvre de telles mesures incombe aux 94 jobcenters financés par l’État et les communes. Ces dernières assument la majeure partie des coûts (jusqu’à 80% après 52 semaines de chômage). De son côté, l’État prend en charge 80% des coûts au cours des quatre premières semaines de chômage.

Encadré

Orientation professionnelle: une démarche de conseil

Les services danois d’orientation professionnelle offrent des prestations pour les jeunes après l’école obligatoire (UU) et pour les personnes suivant une formation postobligatoire (Studievalg DK). Les centres UU sont implantés dans les écoles. Les jeunes qui ne parviennent pas encore à se décider pour une formation y sont reçus en consultation en face à face. Il existe aussi des centres d’orientation ouverts aux jeunes jusqu’à 25 ans, sans formation ou sans emploi. Les conseillers et conseillères sont tenus de contacter ces personnes et d’élaborer avec elles un plan de formation. Deux tiers de ces professionnels disposent d’un bagage pédagogique. Près de 20% des élèves ont besoin de conseils personnalisés en orientation. Les 80% restants, qui peuvent s’informer et décider seuls (ou avec l’aide de leurs parents), ont accès à des offres numériques (tchats individuels ou collectifs, courriels, Facebook, etc.). Ces services de conseil en ligne sont joignables les soirs et les week-ends pour toutes les catégories d’âge. Les Studievalg DK sont installés dans les gymnases et les écoles professionnelles. Les conseillers et conseillères proposent également des entretiens personnels d’orientation.

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Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes