Edition 06 | 2018

Focus "Mobilité"

Société

Derrière la grande mobilité, des réalités bien inégales

La grande mobilité est une composante de la flexibilisation croissante du marché de l’emploi. Souvent valorisée, celle-ci recouvre de fait des situations sociales très diverses, voire inégales. Dans ce contexte, les pouvoirs publics se doivent de garantir tant le droit à la mobilité que celui à l’immobilité.

Par Vincent Kaufmann et Emmanuel Ravalet, collaborateurs au Laboratoire de sociologie urbaine de l’EPFL

Bien qu’assez largement valorisée dans les imaginaires collectifs, la mobilité revêt parfois un costume moins reluisant. Au-delà d’une mobilité qui permettrait réussite professionnelle et ouverture d’esprit, les recherches révèlent des situations sociales très contrastées. Contrairement à l’image caricaturale souvent servie pour parler de grandes mobilités, les grands mobiles ne se confondent pas avec les classes dominantes, ni les immobiles avec les dominés. La grande mobilité recouvre toutes sortes de situations sociales. Peut-on alors parler d’inégalités liées aux grandes mobilités?

Injonction à la mobilité et à la flexibilité

Dans notre monde mobile, une injonction autour de la mobilité et de la flexibilité s’est développée au fil du temps. Cette injonction concerne plus spécifiquement le marché de l’emploi. Ainsi, la diminution des contrats à durée indéterminée au profit de jobs plus courts et plus précaires – contrats à durée déterminée, travail intérimaire ou à temps partiel – rend le marché du travail moins stable, principalement pour les personnes très peu qualifiées. Cette précarisation du marché du travail a institué la mobilité et la flexibilité comme des valeurs sociales fondamentales, comme des normes sociales. Ainsi, un employeur attend de ses employés qu’ils acceptent de se déplacer dans le cadre de leur travail, qu’il s’agisse de courts déplacements ou de séjours plus longs à l’étranger. De même, dans la plupart des sociétés européennes, les personnes en situation de recherche d’emploi doivent être prêtes à se déplacer pour retrouver du travail. En Suisse par exemple, les chômeurs doivent accepter toute offre d’emploi jugée convenable par l’assurance-chômage (le caractère convenable renvoie notamment à une limitation des trajets pendulaires à quatre heures quotidiennes). Par ailleurs, la migration est vivement encouragée par la Commission européenne à l’échelle continentale pour optimiser le fonctionnement des différents marchés nationaux du travail et de l’économie européenne en général.

Inégalités financières et personnelles

Tous les individus ne sont pas égaux face à cette norme de mobilité. Se déplacer est coûteux, tant sur le plan purement financier qu’au niveau personnel, et les personnes qui ne sont pas en mesure d’assumer ces coûts se voient mises à l’écart. Certains travaux académiques tendent ainsi à cibler les populations vulnérables face à un accroissement éventuel des coûts de transport. L’existence d’une norme suppose une adhésion collective, également de la part des personnes exclues, qui ne peuvent pas ou ne savent pas s’y conformer. Dans la littérature nord-américaine, la question de ces inégalités a principalement été traitée à travers l’exclusion sociale liée à un accès limité à la mobilité. En Europe, ces questions ont suscité des débats sur le droit à la mobilité. Considérant qu’être mobile est devenu indispensable à la conduite de la vie quotidienne, une réflexion a été lancée afin de discuter et de définir ce que les individus sont en droit d’attendre en matière de mobilité, de la part notamment des pouvoirs publics. Au-delà du droit à la mobilité, se pose également avec toujours plus d’acuité la question du droit à l’immobilité dans une société caractérisée par une injonction à la mobilité de plus en plus forte. De telles approches n’ont pas été menées au niveau des grandes mobilités. Pourtant, l’injonction à la mobilité et à la flexibilité dans la sphère de l’emploi se décline par des grandes mobilités dès lors que le marché du travail se révèle plus sélectif, plus global, plus spécialisé. Il en va de même quand les mobilités résidentielles ou les migrations de personnes sont difficiles, voire impossibles, pour les individus et que les temps et les conditions de déplacement s’améliorent. Ainsi, la manière selon laquelle les personnes se localisent dans l’espace révèle des différenciations sociales. Trouver un logement commun lorsque les deux membres d’un ménage ne travaillent pas dans la même agglomération ou lorsque les ménages se voient contraints dans leurs choix en raison de moyens financiers limités va ainsi avoir une incidence sur les déplacements à réaliser, en particulier pour rejoindre le lieu de travail. Cela entraîne tantôt des mobilités, tantôt des grandes mobilités.

Libre choix ou contrainte

L’étude des pratiques de grande mobilité et leur évolution permettent de rendre compte de la variété sociale des personnes concernées. La grande mobilité n’est pas propre aux élites, tout comme l’immobilité n’est pas nécessairement l’apanage des plus faibles. Derrière cette variété sociale se cachent des réalités variées, celle des formes de grande mobilité, des manières de les vivre, des degrés de choix et de contrainte dans les décisions qui mènent à ces situations. Les relations entre les capacités, les projets et les pratiques des grands mobiles sont riches d’enseignements à ce niveau. Ceux qui disposent des plus grandes capacités à être mobiles ne sont pas forcément ceux qui se déplacent le plus, mais ceux qui semblent le mieux vivre cette situation de grands mobiles. En d’autres termes, de meilleurs accès et de meilleures compétences ne poussent pas les personnes à être plus mobiles, mais les aident à bien vivre ces mobilités socialement et personnellement très impliquantes. En parallèle, nous avons abordé la question de la volonté des personnes à devenir de grands mobiles, d’une part par l’analyse des processus de décision chez celles qui le sont déjà et, d’autre part, par la disposition à le devenir chez celles qui ne le sont pas. La grande mobilité résulte alors d’un arbitrage parfois difficile entre des ambitions personnelles (notamment familiales) et professionnelles. Une importance forte et croissante de la sphère professionnelle ressort cependant dans les discours et dans la justification que les personnes donnent à leurs pratiques de grande mobilité.

Garantir le droit à la mobilité et le droit à l’immobilité

Le découplage très net entre pouvoir être mobile et vouloir l’être est alors une clé de lecture essentielle pour discuter des inégalités liées à la mobilité en général et plus particulièrement aux grandes mobilités. Nous avons esquissé, dans la dernière partie, une réflexion qui mériterait d’être poursuivie et complétée dans des publications ultérieures. Néanmoins, il apparaît que les nécessités économiques (trouver un emploi, par exemple) constituent un levier fort en faveur de la disposition à devenir grand mobile. En d’autres termes, sous contrainte économique et nécessité de (re)trouver un emploi, certaines personnes sont davantage prêtes à devenir de grands mobiles quand bien même elles ne bénéficient ni de bons accès ni de bonnes compétences. Elles ont alors de fortes chances de devenir de grands mobiles pour des raisons professionnelles, mais risquent de vivre relativement mal cette grande mobilité. Des analyses complémentaires seraient nécessaires sur ces personnes, leurs caractéristiques, leur lieu de vie et, plus généralement, sur la manière de les aider dans leur articulation de l’emploi, de la vie de famille et des mobilités. D’un point de vue politique, il ne s’agit pas seulement de faciliter l’accès à la grande mobilité pour ceux qui souhaitent devenir de grands mobiles, mais également – et cela à plus forte raison dans les années à venir – de garantir la possibilité à chacun de faire le choix inverse. Assurer un droit à la mobilité pour tous, c’est participer à une amélioration de l’accès à l’emploi, ce qui est essentiel. Mais cette démarche renforce une norme, une injonction à la mobilité qui peut avoir des conséquences sociales sur la qualité et les conditions de vie des personnes qui ont de faibles compétences de mobilité ou qui n’ont pas le projet de le devenir. Droit à la mobilité et droit à l’immobilité méritent d’être pensés ensemble.

Liens et références bibliographiques

Ravalet, E., Vincent-Geslin, S., Kaufmann, V., Leveugle, J. (2014): Tranches de vie mobile. Enquête sociologique et manifeste sur la grande mobilité liée au travail. Lausanne, Éditions Loco.
Vincent-Geslin, S. et al. (2016): Réversibilités spatiales, réversibilités sociales? In: SociologieS.

Encadré

Définition de la grande mobilité

Les grands mobiles appartiennent à l’une des trois catégories suivantes:
– travailleurs effectuant un trajet quotidien de plus de deux heures aller-retour, au moins trois fois par semaine (pendularité de longue durée);
– travailleurs passant 60 nuits ou plus par an hors du domicile principal (absence de domicile);
– partenaires vivant à plus de 60 minutes l’un de l’autre à cause de leurs emplois respectifs (relations de couple à distance).

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes