Edition 04 | 2018

MARCHÉ DU TRAVAIL

Jeunes adultes en difficulté

L’importance des traits de personnalité dans l’insertion

De nombreuses études ont traité des facteurs contextuels dans la transition école-travail. De son côté, une étude vaudoise en cours cherche à mieux identifier l’impact des traits de personnalité sur l’employabilité, dans l’objectif d’adapter les programmes d’insertion aux besoins des bénéficiaires.

Par Philippe Handschin et Jérôme Rossier, Institut de psychologie de l’Université de Lausanne

L’aboutissement d’une formation de niveau secondaire I et une primo-insertion réussie dans le monde professionnel sont essentiels pour assurer l’autonomie et l’indépendance financière des jeunes adultes. Or, certains adolescents et jeunes adultes éprouvent des difficultés à accomplir une formation postobligatoire et risquent de dépendre durablement de l’aide sociale. Menée à l’Institut de psychologie de l’Université de Lausanne et au CHUV, notre recherche tente de mieux comprendre les difficultés et les ressources de jeunes adultes sans formation, âgés de 18 à 25 ans, participant au programme vaudois d’insertion professionnelle FORJAD (cf. PANORAMA 5/2015).

Facteurs contextuels et individuels dans l’insertion professionnelle

Deux types de facteurs peuvent influencer la transition de l’école au monde professionnel: d’une part, les facteurs contextuels et, d’autre part, les facteurs individuels. Les premiers comprennent notamment la structure du marché du travail ou la disponibilité des places d’apprentissage. Ainsi, en Suisse, des phénomènes tels que la tertiarisation de l’économie ou l’automatisation de la production ont contribué, ces dernières décennies, à une complexification du processus de transition école-travail. Les facteurs individuels, quant à eux, portent notamment sur les difficultés scolaires, les problèmes de santé ou la précarité sociale. Il a également été démontré que les jeunes adultes qui ne sont ni en emploi ni en formation courent plus de risques de présenter des symptômes de troubles mentaux, notamment dépressifs et anxieux. Parmi les facteurs individuels, le rôle des traits de personnalité dans le processus de transition école-travail a été encore peu étudié. Or, des travaux ont montré que certains de ces traits, que l’on peut qualifier de «maladaptatifs» et que l’on retrouve notamment dans les troubles de la personnalité, sont associés à des difficultés dans la recherche ou l’exercice d’une activité professionnelle. Il est donc possible que certains d’entre eux jouent un rôle négatif dans l’insertion professionnelle des jeunes adultes. Leur identification pourrait permettre d’adapter plus précisément les programmes d’insertion aux besoins de leurs bénéficiaires.

Mieux comprendre les facteurs individuels de vulnérabilité

Notre recherche tente de mieux comprendre l’impact de facteurs individuels, tels que la personnalité, sur l’insertion professionnelle des jeunes, ainsi que leur poids relatif face aux facteurs contextuels. Près de 200 jeunes participant au programme FORJAD ont pris part à cette étude longitudinale de 18 mois. Elle comporte trois périodes de mesure. Dans la première, les jeunes ont répondu à plusieurs questions visant à évaluer trois types de facteurs: 1) les traits de personnalité «normale» (modèle à cinq facteurs: névrosisme, extraversion, ouverture, agréabilité et conscience); 2) les traits de personnalité maladaptatifs, c’est-à-dire susceptibles d’interférer négativement avec l’insertion professionnelle et le fonctionnement dans le cadre de l’activité professionnelle de la personne; 3) trois types de compétences ou ressources personnelles favorisant l’insertion professionnelle: l’employabilité perçue, l’adaptation aux transitions professionnelles et le sentiment d’efficacité générale. Des éléments biographiques ont également été recueillis (type de scolarité suivie, nationalité, mesures de transition déjà suivies, etc.). À noter qu’un second groupe de sondés âgés de 18 à 25 ans, en formation ou en emploi, a procédé au même exercice, afin de déterminer si les participants au programme FORJAD présentent un profil particulier au niveau de ces trois types de facteurs. En outre, afin de suivre l’évolution de leur situation sur le plan de l’emploi et de la formation, il est prévu que les jeunes soient recontactés plus tard, après neuf mois (deuxième période de mesure) et dix-huit mois (troisième période de mesure). L’analyse de ces données longitudinales – qui n’est pas encore réalisable – sera essentielle pour déterminer si les traits de personnalité sont effectivement des prédicteurs de difficultés professionnelles dans la vie quotidienne.

Premiers résultats

Sur la base de l’analyse des données recueillies lors de la première période de mesure, il nous est possible de tirer une première série de résultats et de considérations. S’agissant des facteurs individuels, des analyses comparatives ont révélé que les deux groupes de participants ne se distinguent pas sur le plan de la personnalité dite «normale», hormis un score du groupe FORJAD significativement plus bas sur la dimension «extraversion», mais néanmoins très proche de celui du groupe de comparaison. En revanche, les participants du groupe FORJAD montrent davantage de traits de personnalité maladaptatifs, notamment de types paranoïaque, schizotypique, antisocial et borderline. En ce qui concerne les compétences adaptatives, les jeunes FORJAD affichent un score d’employabilité perçue et un sentiment d’efficacité plus bas – mais là encore, ces différences restent faibles. Dans un deuxième temps, nous avons cherché à examiner le poids relatif de ces facteurs dans les difficultés d’insertion. Pour cela, nous avons tenté de prédire l’appartenance à l’un des groupes (FORJAD ou comparaison) à partir des variables mentionnées ainsi que d’autres données telles que le sexe ou la nationalité. Les modélisations réalisées montrent que si la variation du score des traits de personnalité maladaptatifs est un prédicteur significatif de l’appartenance au groupe, le prédicteur le plus important se rapporte au type de scolarité suivie. En d’autres termes, le fait d’avoir accompli sa scolarité dans la filière VSO (voie secondaire à options) est le principal prédicteur de difficultés ultérieures d’insertion professionnelle (72% des jeunes du groupe FORJAD ont suivi cette filière). D’autres études corroborent l’importance de la scolarité dans la transition école-travail.

Intervenir en amont

Les parcours marqués par une ou des phases de désinsertion professionnelle ou scolaire semblent donc surtout liés à un défaut de préparation de l’insertion des jeunes après leur scolarité, notamment pour ceux qui ont fréquenté une filière à exigences basses et éprouvé des difficultés scolaires. Par ailleurs, le rôle de l’école paraît essentiel afin d’éviter les difficultés d’insertion. Une attention particulière doit être apportée aux élèves connaissant des difficultés et/ou fréquentant une filière à niveau d’exigences basses (la filière VSO ayant été supprimée dans le canton de Vaud, cela concerne ici les élèves cumulant des niveaux d’exigences basses en français, en allemand et en mathématiques). Parallèlement, il est fondamental que les jeunes qui n’ont pas effectué de formation puissent, une fois adultes, accéder à des dispositifs leur permettant de se former et de s’insérer professionnellement. Les programmes de formation et d’insertion tels que FORJAD représentent une porte d’entrée pour réparer une transition école-travail infructueuse et sont indispensables si l’on souhaite intégrer ces jeunes adultes dans le marché du travail. Les difficultés de transition que ces derniers connaissent doivent néanmoins être pensées et traitées avant tout en amont. Compte tenu de la complexité croissante du processus de transition école-travail, il est plus que jamais nécessaire de garantir aux écoliers une formation de qualité et d’assurer ainsi l’égalité des chances.

Liens et références bibliographiques

Besse, Ch., Handschin, Ph., Massoudi, K., Spagnoli, D., Rossier, J., Bonsack, Ch. (2018): Traits de personnalité, insertion socio-professionnelle et employabilité chez les jeunes en mesure d’insertion. In: Annales Médico-psychologiques (N° 1[176], p. 89-93).

3 questions

Prise en compte sur le terrain

à Louis Staffoni, directeur du COFOP de Lausanne

(Photo: DR)

En quoi les jeunes FORJAD se différencient-ils des autres jeunes accueillis au COFOP? Les premiers présentent un parcours de vie jalonné d’obstacles, qui a notamment entraîné des difficultés financières. La plupart n’ont ni soutien familial ni stratégie de formation. Ils ont toutefois bénéficié de mesures d’insertion sociale avant d’intégrer l’un des 17 secteurs de formation du COFOP. Durant leur formation, ils sont soutenus aux niveaux administratif, personnel et social par la mesure AccEnt.

Que manque-t-il au dispositif actuel?
Comme le suggèrent les auteurs de l’étude ci-contre, il s’agirait de mener des analyses plus fines de la situation personnelle des jeunes, surtout en ce qui concerne les aspects psychosociaux. Un accompagnement renforcé répondant plus spécifiquement à leurs besoins pourrait leur donner de solides repères dans la construction identitaire qui s’opère pendant la formation.

Ces études sont donc utiles?
L’échange entre la recherche et le terrain est nécessaire. L’importance des traits de personnalité, des intérêts, de la motivation et de l’image de soi doit être prise en compte de manière concrète sur le terrain. Le canton de Vaud recense des dispositifs intéressants, qu’il est toujours possible d’améliorer. La collaboration entre professionnels, qui s’est construite sur plusieurs années, est excellente. Tous partagent le même objectif: accompagner les jeunes vers la réussite. (cbi)

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 13 décembre. Focus: Hausse des exigences