Edition 04 | 2018

FORMATION

Technique du bâtiment

Comment se réinvente un champ professionnel

Pénurie de main-d’œuvre, exigences croissantes, image écornée: les professions de la technique du bâtiment ont aussi des défis à relever. Les révisions des prescriptions sur la formation pour les quatre métiers de ce champ professionnel montrent bien que l’apprentissage peut s’adapter et rompre ainsi avec d’anciennes traditions.

Par Eva Heinimann (b-werk bildung). Elle a été responsable de l’accompagnement pédagogique pour la révision présentée ici.

Dans l’entreprise de ferblanterie Schnyder à Elgg (ZH), tout le cycle de production est numérisé, depuis la commande des plaques de tôle jusqu’à la livraison des pièces. (Photo: Tobias Bucher)

Dans l’entreprise de ferblanterie Schnyder à Elgg (ZH), tout le cycle de production est numérisé, depuis la commande des plaques de tôle jusqu’à la livraison des pièces. (Photo: Tobias Bucher)

Dans l’atelier de production de l’entreprise de ferblanterie Schnyder à Elgg (ZH), les machines ronronnent, mais pas un ferblantier en vue, ou presque. Le tableau d’affichage numérique installé dans la zone de réception montre où se trouvent les ouvriers en ce moment: sur des chantiers alentour. Seuls quelques employés, notamment occupés à dessiner des plans sur ordinateur, sont présents dans les bureaux. Parmi eux, Valentin Schnyder, patron de l’entreprise. Dans son bureau sobrement aménagé, ni montagne de papier ni étagère, mais un ordinateur et un tableau interactif: Valentin Schnyder mise tout sur le numérique pour sa société. Fondée il y a quinze ans, l’entreprise compte aujourd’hui 38 collaborateurs et collaboratrices, dont quatre apprentis et apprenties. «Notre objectif est de satisfaire les clients, relève Valentin Schnyder. Pour cela, nous empruntons aussi parfois des voies non conventionnelles et développons de nombreuses solutions nous-mêmes. Les produits standard, ce n’est pas mon truc. Je préfère investir dans de nouvelles machines qui offrent des possibilités d’innovation.» Des procédés numériques ont ainsi été introduits dans de nombreux domaines de l’entreprise. Et le patron d’ajouter: «La profession de ferblantier-ère a toute sa place dans le monde du travail moderne.»

Meilleur taux de réussite aux examens, meilleure image

Comme bien d’autres branches, la ferblanterie fait face à un manque de relève. En 2011, 325 jeunes entamaient un apprentissage de ferblantier-ère. Cinq ans plus tard, on en comptait presque 100 de moins. Par ailleurs, plus de 20% des apprentis échouent à la procédure de qualification (PQ). Comment y remédier? Cette question préoccupe aussi Valentin Schnyder dans sa fonction de représentant de la commission chargée de la révision de la profession. Lancée par l’association suissetec, cette commission est constituée de formateurs, d’enseignants et de responsables des cours interentreprises. Elle a pour mission de renouveler intégralement la formation de ferblantier-ère, en même temps que celle des trois autres professions de la technique du bâtiment (installateur-trice en chauffage, installateur-trice sanitaire et constructeur-trice d’installations de ventilation). Dietmar Eglseder, responsable de la formation professionnelle initiale chez suissetec, est chargé de mener à bien ces quatre révisions: «À travers la modernisation de la formation, nous souhaitons non seulement accorder une place centrale aux nouveaux contenus, mais aussi renforcer les processus d’apprentissage. Cela mènera à terme à une hausse des taux de réussite aux examens, à une augmentation du nombre de professionnels bien formés et, par conséquent, à une amélioration de l’image de nos professions. C’est capital pour l’avenir de notre branche.» La révision de ces quatre professions a commencé il y a trois ans. En définissant les paramètres, en prenant des décisions fondamentales et en formulant dans le détail les compétences et les objectifs de la formation, les membres de la commission sont en quelque sorte les architectes de ces nouvelles professions. Quelles tâches sont exercées dans la pratique? Quels contenus doivent être enseignés? Comment améliorer la collaboration entre les lieux de formation? Autant de questions qui donnent lieu à un vif débat, notamment lorsque les besoins des grandes et des petites entreprises divergent, ou lorsque les exigences en matière de compétences sont en partie déterminées par les spécificités régionales. De nombreux aspects sont tiraillés entre tradition et modernité: Quelles sont au juste les composantes de la profession? Certains processus ou contenus font-ils partie du métier, même s’ils ne sont presque plus nécessaires? Les groupes de travail se sont résolus à apporter des modifications assez radicales et à rompre avec d’anciennes traditions: les futurs installateurs sanitaires ne seront plus formés à la soudure sur métal, les installateurs en chauffage n’apprendront plus à braser et les ferblantiers abandonneront en partie leurs gommes et leurs crayons au profit du dessin assisté par ordinateur. Ces anciennes compétences sont remplacées par de nouvelles, subdivisées en trois domaines de développement, communs à chacune de ces professions: compétences numériques; énergies renouvelables; renforcement de l’orientation vers la clientèle et les services.

Dessiner et passer commande en ligne

Que signifie se numériser pour une structure traditionnelle? L’entreprise de Valentin Schnyder constitue un bon exemple. Celui-ci ne s’est en effet pas contenté de numériser certaines tâches (communication interne ou établissement de rapports) mais a développé un programme, en collaboration avec un éditeur de logiciels, qu’il a adapté aux besoins de sa société. Ainsi, tout le cycle de production est numérisé, depuis la commande des plaques de tôle jusqu’à la livraison des pièces. Grâce au logiciel, d’autres entreprises peuvent dessiner leurs tôles en ligne et les commander par ce biais. La communication avec les clients est également numérisée (des messages sont par exemple générés automatiquement pour la confirmation de commande et la facturation). Les données de production sont transmises directement aux machines, et la présence de codes QR sur les pièces de tôle permet aux découpeuses ou aux plieuses de communiquer entre elles. Pour Valentin Schnyder, l’avenir de la profession réside dans la numérisation de la production et dans la rationalisation des opérations qu’elle induit: «Cela nous permet de continuer à produire à des prix concurrentiels sur le marché et de rester réactifs.» Il convient donc pour cela d’ancrer fermement l’utilisation d’outils numériques d’aide au dessin et aux croquis dans le nouveau plan de formation en y inscrivant, par exemple, la compétence «Développer un modèle de revêtement pour les façades». Valentin Schnyder reste cependant persuadé que la numérisation ne pourra jamais remplacer le travail manuel. L’assemblage des tôles pour former des garnitures de cheminées ou des tuyaux de descente se fera toujours à la main, avec la dextérité et la minutie nécessaires. Les énergies renouvelables s’inscrivent elles aussi pleinement dans l’évolution des professions de la technique du bâtiment. Au cours des dix dernières années, beaucoup d’entreprises ont élargi leur champ d’activité à ce domaine. Il ne s’agit pas simplement de poser des panneaux solaires sur le toit: les installateurs sanitaires raccordent par exemple des installations thermiques solaires à un accumulateur ou à un chauffe-eau par procédé hydraulique, les installateurs en chauffage montent des pompes à chaleur pouvant être alimentées par l’électricité produite par une installation photovoltaïque. Pour mener à bien ces tâches, ces professionnels doivent comprendre les interdépendances des systèmes. Les énergies renouvelables représentent un élément important de la stratégie de suissetec, qui prévoit leur intégration progressive à tous les niveaux des filières de formation. Elles constituent en outre l’une des raisons de l’allongement de la durée de l’apprentissage: à l’avenir, celui-ci passera de trois à quatre ans (excepté pour les constructeurs d’installations de ventilation). Autre axe majeur pour la révision de ces professions: le renforcement de l’orientation client. Il s’agit d’une tendance qui se dessine depuis longtemps dans le contexte de tertiarisation du monde du travail: les métiers artisanaux tendent à devenir aussi des professions de services. Vis-à-vis des entreprises artisanales, les exigences de la clientèle en matière de flexibilité et de qualité sont élevées. Les installateurs sanitaires sont ainsi souvent en contact direct avec le client dans le cadre de travaux de réparation et d’entretien. La nouvelle formation prévoit que les apprentis et apprenties acquièrent les compétences nécessaires à ces tâches et qu’ils soient en mesure de fixer un délai, d’expliciter un contrat de maintenance ou encore d’expliquer clairement les causes d’une panne. La remise de l’installation au client est aussi décrite comme une compétence opérationnelle dans chacune des quatre professions. Pour Valentin Schnyder, il est primordial que les ferblantiers fraîchement diplômés sachent aussi communiquer: «Notre mission n’est réussie que lorsque nous parvenons à réaliser parfaitement les souhaits des clients. Pour cela, nous devons savoir poser les bonnes questions, écouter avec attention et proposer des solutions adaptées.»

Fini l’examen des connaissances professionnelles?

Les procédures de révision amènent suissetec à emprunter de nouvelles voies pédagogiques et didactiques. Jusque-là, les formations étaient fortement orientées sur les matières classiques, comme le calcul et le dessin professionnels, la thermodynamique ou l’étude des matériaux. Au début des procédures de révision, les membres des groupes de travail étaient encore très imprégnés de cette structure. Mais depuis, les postures ont évolué. «Les matières elles-mêmes ne sont plus sujettes à débat dans les groupes de révision, déclare Dietmar Eglseder. Nous nous interrogeons plutôt sur l’utilité effective de ces matières pour répondre aux exigences professionnelles.» Les nouveaux plans de formation sont construits autour des compétences opérationnelles. Les craintes initiales, qui portaient sur le risque potentiel de perdre des contenus importants en orientant davantage les plans de formation vers les compétences, ont ainsi pu être surmontées. Si l’on en croit les groupes de travail, il n’y aura plus d’examen écrit sur les connaissances professionnelles avec la nouvelle PQ de 2024. Ces dernières seront plutôt vérifiées dans le cadre du travail pratique. Selon Valentin Schnyder, la nouvelle ordonnance sur la formation est une véritable opportunité pour la branche: «La formation s’adapte enfin à la réalité quotidienne de la profession!» La prochaine étape, et non des moindres, consiste maintenant à transférer les nouveaux contenus et principes fondamentaux dans la branche. La consultation officielle pour les prescriptions sur la formation aura lieu en septembre 2018, avec pour objectif une mise en œuvre à l’horizon 2020 (2019 pour la formation de constructeur-trice d’installations de ventilation). La révision de la formation AFP d’aide en technique du bâtiment commencera en 2019.

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 13 décembre. Focus: Hausse des exigences