Edition 03 | 2018

MARCHÉ DU TRAVAIL

Partage d’expériences avec l’étranger

L’assurance-chômage pourrait-elle s’inspirer d’Emploi Canada?

Le SECO participe régulièrement à des échanges d’informations et de bonnes pratiques organisés dans le cadre de l’Association mondiale des services d’emploi publics. En 2017, des représentants suisses se sont rendus au Canada.

Par Lydie-Elisa Beuret, chargée des affaires internationales pour le domaine Marché du travail/Assurance-chômage du SECO

Au Canada, le portail guichetemplois.gc.ca permet à tous les demandeurs d’emploi, qu’ils soient chômeurs ou non, de s’annoncer en ligne. (Photo: www.guichetemplois.go.ca)

Au Canada, le portail guichetemplois.gc.ca permet à tous les demandeurs d’emploi, qu’ils soient chômeurs ou non, de s’annoncer en ligne. (Photo: www.guichetemplois.go.ca)

Apprendre des autres fait partie de la philosophie du domaine Marché du travail/Assurance-chômage du SECO, cela depuis de nombreuses années. En 2000, un système de mesure des résultats des ORP était introduit. Cinq ans plus tard, son pendant, à savoir l’échange de bonnes pratiques entre cantons, était également intégré au dispositif. Dans le même esprit, les autorités cantonales de l’emploi ont été invitées à participer, en septembre 2017, à une visite d’Emploi et Développement social Canada (abrégé ici Emploi Canada) et d’Emploi Québec organisée par le SECO. Elles ont pu prendre la mesure du vent d’innovation qui souffle sur le Nouveau-Monde. Bien que le Canada soit une fédération d’États qui délèguent des compétences à l’État central, il se distingue de la Suisse à plus d’un titre. Le Canada est d’abord une monarchie constitutionnelle dont le chef de l’État est la reine Élisabeth II représentée par un gouverneur général. Ce dernier nomme le chef du gouvernement parmi les députés. Dans chaque domaine, le premier ministre définit les objectifs de son gouvernement. En matière d’emploi, l’accent est mis sur l’insertion professionnelle de quatre groupes: les jeunes, les personnes handicapées, les migrants et les populations autochtones. La mise en œuvre des orientations décidées par le gouvernement canadien se fait au travers d’accords (de durée variable) avec les gouvernements provinciaux. Ces derniers négocient, parfois âprement, leur degré de réalisation ainsi que le montant alloué. Ainsi, les provinces peuvent définir la mise en œuvre des grands axes de la politique fédérale, tout en tenant compte de leurs spécificités régionales, par exemple la très grande dispersion géographique des emplois. L’implémentation de l’assurance-emploi (AE) et des autres outils du domaine Marché du travail reste cependant plus uniforme qu’en Suisse. Deuxièmement, les assurances sociales (AE comprise) sont plus généreuses que chez nous, notamment en matière de formation continue. Pour l’État, c’est une manière de compenser le niveau peu élevé des salaires, y compris dans la fonction publique. Troisièmement, une grande importance est accordée aux droits des travailleurs, lesquels sont défendus par des syndicats bien établis. Ces différences n’occultent toutefois en rien l’intérêt des initiatives canadiennes, surtout en matière de politiques publiques de l’emploi.

Guichets uniques

Il y a quelques années, le Canada et les provinces ont adopté une culture du travail et des services orientés clients, au travers de prestations flexibles, adaptées constamment aux besoins effectifs des usagers et de leur environnement. Leur qualité est évaluée aussi bien par des professionnels que par les «consommateurs». Les administrations ont ensuite décidé de passer à la vitesse supérieure: les services sont devenus accessibles non seulement en ligne à partir d’une seule adresse virtuelle, mais aussi par le biais de guichets uniques ouverts dans tout le pays. À terme, ces derniers devraient réunir les services de tous les ministères. Il s’agit là d’une véritable transformation de la culture du service à la clientèle opérée au sein de l’administration publique. De par son périmètre et son impact, cette nouvelle organisation pourrait être comparée à une réforme coordonnée de toutes les institutions fédérales et cantonales en Suisse. Par exemple, le guichet unique d’Emploi Québec, dont le déploiement court jusqu’en 2019, réunit notamment sur un seul site 40 centres d’appels, 1000 numéros de téléphone, 955 services aux citoyens et 1800 services aux entreprises.

Outils de repérage et de matching

En matière d’emploi, l’orientation clients va bien au-delà de l’information. Elle se traduit également par le développement de plusieurs outils innovants: une plateforme en ligne ainsi que des dispositifs de repérage et de matching. Le portail d’Emploi Canada (guichetemplois.gc.ca) permet à chaque candidat, chômeur ou non, de s’annoncer en ligne et de suivre en toute sécurité ses recherches d’emploi ainsi que ses demandes de formation. De leur côté, les conseillers peuvent effectuer la totalité du suivi de leurs assurés en ligne. Les employeurs peuvent également y enregistrer leurs postes vacants. L’outil de repérage permet de cibler, dès leur annonce, les demandeurs d’emploi qui pourraient ou devraient nécessiter un suivi spécifique et/ou des mesures. Il faut en effet savoir qu’au Canada, ces personnes n’ont pas l’obligation de s’annoncer à une agence d’emploi pour percevoir des prestations. Établi au niveau national en 2014 mais lancé par le Québec en 2006 déjà, cet outil comprend onze critères de sélection très variés. Repérer les demandeurs d’emploi requérant un soutien accru permet ainsi de diminuer le risque de chômage de longue durée et les coûts de réinsertion professionnelle. L’outil de matching entre les postes vacants et les demandeurs d’emploi offre une interface fondée sur un système de scoring (évaluation de l’adéquation du résultat) similaire à celui des plus grandes plateformes en ligne privées. Le résultat comprend également des propositions de formations en cas d’adéquation non optimale d’un C.V. pour un poste.

Lab de l’innovation et MMT

Emploi Canada a également innové dans la résolution de problèmes en créant le Lab de l’innovation, sorte de think tank ayant pour mission de procéder à des analyses approfondies et d’apporter des solutions d’amélioration. Les questions et les propositions peuvent être déposées non seulement par les clients d’Emploi Canada mais aussi par son personnel. La direction d’Emploi Canada donne ainsi un signal important à sa base, à savoir que tous ses collaborateurs peuvent être force de proposition et d’innovation. Par ailleurs, les accords en faveur de la jeunesse ont permis d’initier des mesures du marché du travail (MMT) innovantes. Emploi Québec, notamment, a mis sur pied des MMT très ciblées, axées sur la transformation numérique et qui sont octroyées quel que soit le statut de la personne. Différentes mesures complètent l’offre: certaines visent à prévenir le chômage par la formation sur le poste de travail, d’autres à limiter le risque de perte d’emploi.

Des éléments applicables au système suisse?

Certaines des réformes opérées par le Canada, en particulier en matière d’emploi, semblent difficiles à mettre en place en Suisse. Par exemple, l’introduction des guichets uniques semble, à ce stade, incompatible avec la souveraineté des cantons. Elle pourrait cependant être lancée au sein d’une administration cantonale, voire d’un département fédéral. Par contre, des initiatives telles que le Lab de l’innovation constituent des outils simples à mettre en place, dont le coût de réalisation est bas. Il en va de même pour l’outil de repérage des demandeurs d’emploi présentant un risque plus important de chômage de longue durée. Ces deux éléments pourraient être repris en Suisse, au niveau fédéral, voire cantonal.

3 questions

L’intérêt d’un «lab» suisse

à Valérie Gianoli, cheffe du Service de l’emploi du canton de Neuchâtel

(Photo: DR)

Qu’avez-vous retiré de votre visite d’Emploi Canada? La réforme de l’administration canadienne impressionne par l’ambition de ses objectifs, son périmètre et le modèle de gouvernance fondé sur le volontariat des ministères. La vision est claire: une administration, une porte unique, un conseil avancé, puis, si nécessaire, une orientation vers le service spécialisé.

Serait-il intéressant d’instaurer, en Suisse, une structure telle que le Lab de l’innovation?
Absolument. Rattaché au plus haut niveau de gouvernance de l’État, le Lab fonctionne sur un modèle d’intelligence collective. Son approche holistique des problématiques des citoyens permet d’envisager les nouvelles donnes d’un monde en constante mutation et de développer des projets transversaux sortant des logiques de territoires et de clients captifs.

Votre service développe-t-il le même type d’outils qu’au Canada?
La nouvelle stratégie neuchâteloise d’intégration professionnelle recouvre plusieurs objectifs (coordination et transversalité des prestations, accompagnement différencié en fonction des besoins des bénéficiaires, positionnement orienté client) très proches de la culture canadienne. Notre nouveau concept de veille pour l’emploi, qui vise à analyser la situation sur le marché du travail neuchâtelois et à prévoir son évolution, s’approche du Lab, sans englober toutes les prestations de l’administration cantonale. (cbi)

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Le prochain numéro paraîtra le 13 décembre. Focus: Hausse des exigences