Edition 03 | 2018

FORMATION

Rapport sur l’éducation

La formation professionnelle supérieure perd de son dynamisme

Le troisième rapport national sur l’éducation montre que la formation professionnelle initiale s’adapte bien aux évolutions économiques, technologiques et démographiques. En revanche, malgré un très bon bilan, la formation professionnelle supérieure n’a pas pu tirer profit de la tendance générale de tertiarisation.

Par Stefan C. Wolter, directeur du Centre suisse de coordination pour la recherche en éducation

En 2006, le peuple a voté en faveur d’un amendement à la Constitution prévoyant la responsabilité commune de la Confédération et des cantons en matière de perméabilité et de qualité de la formation en Suisse. Depuis, le système éducatif suisse est présenté et évalué à un rythme quadriennal dans le cadre d’un rapport portant sur tous les types et niveaux de formation. Ce rapport, qui constitue l’un des volets d’un monitorage plus large de l’éducation, s’appuie sur les nouvelles connaissances statistiques ou encore scientifiques qui ont été récoltées entre deux parutions. Le rapport sur l’éducation 2018 présente également de nouvelles connaissances en matière de formation professionnelle initiale et de formation professionnelle supérieure. Dans différents domaines, la précision et la profondeur des analyses ont pu être nettement améliorées grâce à la modernisation de la statistique de l’éducation: l’utilisation d’identificateurs de personnes permet désormais de suivre les individus tout au long de leur parcours de formation. Jusque-là, la comparaison se limitait généralement à des données transversales qui ne restituaient qu’une image très imprécise de ces parcours et des décisions à la transition entre les niveaux de formation. Ce potentiel de nouvelles connaissances ne pourra toutefois être exploité qu’avec le temps. Ainsi, les analyses actuelles de l’Office fédéral de la statistique sur la formation professionnelle supérieure, par exemple, n’ont pas pu être intégrées dans le rapport sur l’éducation 2018. Dans cet article, nous décrivons à titre d’exemple quelques-unes des découvertes issues de ce dernier rapport, dans les chapitres consacrés à la formation professionnelle initiale et à la formation professionnelle supérieure. Signalons que d’autres chapitres présentent des constatations et des affirmations utiles en lien avec ces deux voies de formation.

Stabilité dans la formation professionnelle initiale

La formation professionnelle initiale reste la colonne vertébrale du degré secondaire II: une majorité stable (près des deux tiers) des jeunes sortant de l’école obligatoire décide de suivre un apprentissage. La plupart d’entre eux choisissent la voie duale (en entreprise), ce qui n’est pas une évidence en soi si l’on regarde ce qui se passe en Allemagne. L’apprentissage a non seulement réussi à résister face à la conjoncture, il a su aussi s’adapter aux évolutions structurelles liées aux réformes menées à un rythme soutenu, et absorber les influences démographiques. Des changements perceptibles ont eu lieu au cours des dernières années, notamment autour de la répartition des personnes en formation selon leurs compétences: le nombre de titulaires d’une maturité professionnelle continue à augmenter (légèrement), tout comme celui des diplômés AFP. Désormais, environ 40% des certificats de maturité délivrés chaque année sont des diplômes de maturité professionnelle. Près de 10% des contrats d’apprentissage nouvellement conclus appartenaient, en 2016, à la catégorie AFP/formation élémentaire, contre seulement 2% en 2005.

Améliorer la compatibilité

Après la recherche d’une place d’apprentissage, la très grande majorité des apprentis (part stable supérieure à 80%) déclare pouvoir apprendre la profession souhaitée. Toutefois, cela ne garantit malheureusement en rien la réussite de la formation professionnelle initiale. Outre les ruptures de contrat d’apprentissage, qui ne peuvent être que partiellement imputées à un mauvais choix dans la profession apprise, on constate également que, chaque année, environ un candidat sur dix ne parvient pas à passer du premier coup son examen de fin d’apprentissage. En observant le taux d’échec à la procédure de qualification, on constate des différences significatives aussi bien selon la région linguistique d’origine que selon le sexe et la nationalité des personnes en formation. En Suisse romande et au Tessin, les apprentis (masculins) de nationalité étrangère montrent un taux de réussite nettement plus faible. Les facteurs permettant d’expliquer les différences de niveaux dans les taux de réussite sont assurément nombreux, mais les travaux de recherche à ce sujet sont malheureusement encore rares, voire inexistants. En combinant des données issues des profils d’exigences (www.profilsdexigences.ch) et des résultats à l’examen PISA de la cohorte 2012, on peut constater qu’il existe un parallèle entre les différences dans les taux de réussite et les différences en termes de qualifications initiales, rapportées aux exigences de la profession choisie pour l’apprentissage (cf. graphique), aussi bien selon le contexte de migration que la région d’origine. Si l’on compare les résultats PISA d’apprentis dans des professions aux exigences égales en matière de compétences, on constate que les Romands et les personnes de nationalité étrangère accusent un retard dans les trois compétences mesurées par PISA, qui peut aller jusqu’à une année scolaire. Une comparaison entre les sexes montre que les jeunes filles profitent de leurs aptitudes linguistiques et compensent leur retard dans les compétences en calcul en choisissant d’apprendre des métiers où les exigences mathématiques sont plus élevées. Le retard que les jeunes filles ont dans les compétences en sciences naturelles tient avant tout au choix des professions dans la branche de la santé (les exigences en la matière sont hautes). Cela ne semble toutefois pas avoir de conséquences négatives sur le succès de leur apprentissage. À l’aune du taux de réussite à la procédure de qualification, on peut donc considérer que, par rapport à leurs camarades suisses d’outre-Sarine, les apprentis de nationalité étrangère et ceux de Suisse romande choisissent des apprentissages pour lesquels ils sont moins bien préparés. Il pourrait par conséquent incomber aux organes chargés de l’orientation d’aiguiller les apprentis vers des professions dans lesquelles leurs chances de réussite aux examens sont plus réalistes, même s’il ne s’agit pas toujours du métier qu’ils souhaiteraient exercer.

Le dynamisme vient d’ailleurs

En Suisse, au cours des 20 dernières années, le nombre de personnes âgées de 30 à 39 ans diplômées d’une formation de degré tertiaire a doublé, malgré un taux de maturité gymnasiale qui n’a pratiquement pas changé. Contrairement à ce que l’on entend très régulièrement, cette hausse de la part des diplômes tertiaires est majoritairement réalisée sur le sol suisse et non pas due à l’arrivée d’étrangers qualifiés sur le marché. Alors que, depuis 20 ans, la majorité des diplômes non universitaires du degré tertiaire ont été obtenus dans la formation professionnelle supérieure, l’importance relative de cette filière par rapport aux HES (et aux HEP) continue de baisser. Si l’on comptait, en 2002, encore cinq fois plus de diplômes de la formation professionnelle supérieure que de bachelors (HES et HEP confondues), ce rapport n’était plus que de 1,5 en 2016, et cela pour un nombre total de diplômes de la formation professionnelle supérieure resté presque équivalent (en valeur absolue). En d’autres termes, le dynamisme observé au niveau de la croissance des diplômes réside non pas dans la formation professionnelle supérieure mais dans les autres voies de la formation de degré tertiaire. Dans cette comparaison, les certificats de formation continue des hautes écoles, qui concurrencent en partie directement la formation professionnelle supérieure mais ne comptent pas parmi les diplômes formels de la formation du degré tertiaire, ne sont pas comptabilisés. Lorsqu’on analyse la réussite des diplômés de la formation professionnelle supérieure sur le marché du travail, il est étonnant de constater que le dynamisme de la tertiarisation touche à peine cette voie de formation. Les détenteurs d’un tel diplôme bénéficient d’un très bon niveau de salaire et de meilleurs rendements de formation par rapport aux autres diplômés du degré tertiaire. Si l’on tient compte du sexe, de la nationalité, de l’âge et de l’état civil, les personnes diplômées de la formation professionnelle supérieure présentent également de meilleurs taux d’emploi que celles au bénéfice d’un autre diplôme de formation, quel qu’il soit. Le taux d’emploi des titulaires d’un brevet ou d’un diplôme fédéral est supérieur de huit points à celui des personnes au profil comparable avec un titre universitaire. Dans la perspective du développement de la formation professionnelle supérieure en Suisse et compte tenu de la haute estime qui est manifestement accordée à ces diplômes sur le marché du travail local, il est important de se demander si les incitations des employeurs et les informations fournies par l’orientation de carrière sont toujours correctement ciblées et atteignent les objectifs souhaités. Reste aussi à voir si le subventionnement renforcé de la formation professionnelle supérieure par la Confédération va aider à renverser la tendance ou seulement se substituer aux investissements du côté des employeurs.

Commentaires
 
 
 
imgCaptcha
 

Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes