Edition 03 | 2018

Focus "Générations"

Impacts intergénérationnels

«Se libérer de l’image imposée par l’histoire généalogique»

En analysant les situations professionnelles des membres d’une famille sur plusieurs générations, la psychosociologue française Isabelle Méténier établit des liens entre l’histoire professionnelle et l’histoire personnelle. Elle aide ainsi ses consultants à trouver la source de certaines difficultés rencontrées dans leur métier, à en prendre conscience et à s’affranchir des entraves familiales.

Interview: Ingrid Rollier, rédactrice de PANORAMA

Isabelle Méténier est psychosociologue, formatrice et coach spécialisée dans l’accompagnement en matière d’évolution professionnelle. (Photo: DR)

Isabelle Méténier est psychosociologue, formatrice et coach spécialisée dans l’accompagnement en matière d’évolution professionnelle. (Photo: DR)

PANORAMA: Dans votre ouvrage, vous écrivez que l’histoire transgénérationnelle fonde l’origine des choix professionnels. Quel est l’impact de la situation professionnelle des parents, des grands-parents et d’autres membres de la famille sur le choix d’orientation et l’emploi d’un individu? Isabelle Méténier: La trajectoire professionnelle est indissociable de l’histoire de vie. Ce qu’ont vécu les membres de la famille des générations précédentes joue, dans nos choix, un rôle qui n’est pas forcément visible. Ont-ils eux-mêmes pu exercer la profession qu’ils souhaitaient? Comment ont-ils vécu leur scolarité? Ont-ils souffert dans leur travail ou exercé un métier qui les a remplis de satisfaction? Ces questions ont un impact sur la manière dont un individu entre dans son activité professionnelle.

Les parents participent à la démarche d’orientation de leur enfant. Ils l’accompagnent dans la réflexion et dans la recherche d’un métier. Peut-on distinguer une influence familiale explicite et une influence cachée lors du choix professionnel?
Les parents expriment des souhaits et des attentes ainsi que des considérations sur la valeur de l’école et de la formation pour la réussite professionnelle. Le projet qu’ils ont pour leur enfant est lié à leur propre expérience et à leur parcours de vie. Le choix peut se faire librement si la famille, en particulier les parents, donne implicitement à l’enfant la permission de se réaliser et de choisir selon ses intérêts. Mais à côté de ce qu’ils encouragent verbalement, les parents véhiculent aussi un modèle en matière de travail ainsi qu’un modèle familial et relationnel avec des règles, des contraintes et des messages non dits. Les situations familiales induisent ainsi différents types de motivation.

Quelle forme cela peut-il prendre concrètement?
Dans certains cas, la motivation suit un principe d’identification ou de consolidation. Par exemple, un jeune qui devient boulanger comme son père, avec l’objectif de reprendre l’entreprise, effectue un choix positif si cela correspond à ce qu’il aime réellement faire. Dans d’autres, ce choix est fait par mimétisme ou par automatisme pour répondre aux souhaits des parents, sans laisser de place à son propre désir. Dans d’autres encore, on assiste à des attitudes de réparation: il arrive assez souvent que des jeunes immigrés tentent d’accomplir ce que les parents n’ont pas pu réaliser dans leur pays d’accueil. En mettant l’accent sur l’apprentissage du français – qui constitue un obstacle important pour les parents –, en choisissant notamment d’étudier cette langue dans une haute école, ces jeunes signalent à leurs parents: «Je vais réparer ce dont vous avez souffert, vous pouvez compter sur moi!» Cette trajectoire, qui rééquilibre le déficit des parents, est la manifestation d’une loyauté inconsciente. Enfin, le choix peut aussi être motivé par un besoin d’expression lié à une situation familiale. Exemple: une jeune femme souffrant de non-dits et de secrets pesants au sein de sa famille s’est dirigée vers le journalisme, qui consiste précisément à divulguer des informations.

Comment certaines situations se reproduisent-elles sur plusieurs générations?
Les situations au travail qui ne nous conviennent pas peuvent prendre leurs sources dans les histoires de famille, parfois depuis plusieurs générations. Il arrive qu’elles se fondent sur des répétitions transgénérationnelles inconscientes. Par exemple, une vendeuse en textile d’une quarantaine d’années me racontait qu’elle s’ennuyait dans son métier et se comparait à sa sœur aînée, médecin épanouie. Elle rêvait de devenir styliste et de créer des vêtements, mais n’osait pas se lancer. Au fil de nos entretiens, en analysant ses peurs et ses freins, elle a pris conscience que dans sa famille sur plusieurs générations, tous les aînés ont suivi de longues études et mené des carrières prestigieuses, tandis que les cadets se sont rapidement dirigés vers la vente sans évoluer professionnellement. Sa situation témoigne de sa fidélité au schéma familial et au statut qu’elle y occupe. La motivation du choix professionnel remonte ainsi aux générations précédentes et à des éléments dans l’histoire familiale, auxquels la personne s’impose de rester fidèle. La lecture de ces histoires familiales passe par l’étude du génogramme.

Qu’est-ce qu’un génogramme et comment l’utilisez-vous?
C’est un dessin de l’arbre généalogique de tous les membres de la famille sur trois générations: parents, grands-parents, fratrie, oncles, tantes, cousins, etc. La personne y inscrit pour chacun d’entre eux les métiers, les diplômes, les accidents de parcours, les réorientations ou encore les épisodes de chômage. Elle y fait figurer tout ce qui lui paraît pertinent en lien avec le vécu professionnel et la question qui la préoccupe. Le génogramme permet de prendre conscience d’où l’on vient et de ce dont on a hérité. La manière de présenter ce schéma apporte aussi un indice important sur la perception que la personne a de son groupe familial. À partir de son dessin et de son commentaire, les liens entre les différentes générations peuvent être mis en évidence. L’étude du génogramme est particulièrement intéressante dans les séances de groupe. Nous l’analysons en trois étapes: la première impression des participants, la description du schéma familial, puis son interprétation. La discussion en groupe permet de confronter différents regards et d’enrichir les interprétations, avec l’objectif de chercher la source d’un problème.

Cet outil vous aide donc aussi dans l’accompagnement de personnes en réorientation?
Oui. Dans ces moments, la personne cherche généralement la réponse à une question, par exemple: «Pourquoi je n’ose pas me lancer dans tel métier?» «Pourquoi le métier que j’exerce ne me correspond-il pas?» «Pourquoi suis-je trop exigeante avec mes collaborateurs?» Ou encore: «Pourquoi je me sens toujours coupable?» La personne sent un décalage entre son activité et ce qu’elle ressent au fond d’elle-même. Un changement professionnel fait surgir des questionnements importants sur soi. C’est l’occasion de prendre conscience des schémas qui ont freiné la personne et de s’en détacher. Une réorientation ne peut s’effectuer de manière satisfaisante et complète que si l’individu prend le temps de comprendre quelles ont été ses motivations inconscientes à l’origine de ses choix.

Comment établissez-vous des liens pertinents entre les situations des différents membres de la famille?
Nous examinons si les peurs d’évoluer dans la profession ou de changer de métier sont liées à une situation familiale antérieure et si le parcours est similaire à celui d’un proche. Par exemple, une consultante m’a fait part de son désir d’ouvrir son entreprise et de son incapacité à réaliser cet objectif. Dans l’analyse du génogramme, il est apparu qu’au sein de sa famille, toutes les femmes qui travaillent sont célibataires sans enfants et que celles qui en ont sont mères au foyer. Cette association «enfants-mère au foyer/travail-femme célibataire» s’est dressée comme un obstacle infranchissable. C’était comme un interdit intérieur. Grâce à des échanges, à des prises de conscience et à la rencontre avec des femmes entrepreneuses mères de plusieurs enfants, la consultante a modifié sa perception de ses possibilités, a pu surmonter cette forme de culpabilité et ainsi dépasser ce schéma, fondé sur une croyance familiale. Un autre exemple montre à quel point le modèle familial peut parfois se reproduire de manière insidieuse dans la vie professionnelle: celui d’une consultante qui ne voulait pas d’une vie de maman au foyer, comme l’était sa mère, toujours au service de son mari. Elle est devenue secrétaire et a conservé son célibat. Mais dans son rôle professionnel, elle reproduisait, vis-à-vis de son patron, la place que sa mère occupait face à son père. Peu satisfaite de son travail, elle a pris conscience d’avoir complètement intégré les attentes de ses parents et transposé son environnement familial dans le contexte professionnel. Elle exécutait son travail suivant les règles qu’on lui a toujours données, mais ressentait une insatisfaction intérieure. Je cherche à aider les personnes à retrouver le lien entre deux parties d’elles-mêmes: la partie «il faut» et la partie «désir».

Comment se libérer de cet impact intergénérationnel?
Exposer les relations familiales touche à quelque chose de très intime et personnel. Nous travaillons sur la prise de conscience qui débouche sur un plan d’action pour changer les situations. En même temps, il faut surmonter les mécanismes de défense et les résistances internes au changement. Le travail d’accompagnement se fait au niveau tant intellectuel qu’émotionnel. Par une démarche personnelle, on se libère des contraintes familiales, des peurs et de l’image imposée par l’histoire généalogique. Selon les individus, l’accompagnement dans cette prise de conscience et dans le changement peut parfois s’étendre sur des mois ou des années.

Liens et références bibliographiques

Méténier, I. (2016): Histoire personnelle, destinée professionnelle. Paris, Éditions Dervy.

Commentaires
 
 
 
imgCaptcha
 

Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes