Edition 02 | 2018

FORMATION

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Apprendre de ses erreurs

Deux études canadiennes se sont intéressées au rôle que jouent les erreurs dans les processus d’apprentissage. L’exposition aux erreurs est-elle bénéfique pour les apprenants? Comment la conception de l’erreur influence-t-elle la motivation de ces derniers?

Par Martin Lauzier, professeur au Département de relations industrielles de l’Université du Québec en Outaouais

Les erreurs sont omniprésentes et presque inévitables dans les organisations. Bien qu’elles constituent de belles occasions d’apprentissage, elles restent très peu tolérées. Plusieurs raisons peuvent expliquer cela. Sur le plan organisationnel, lorsque des erreurs surviennent, il faut en général plus de temps pour réaliser une tâche particulière: il s’agit en effet d’abord de les résoudre avant de poursuivre le travail. Sur le plan individuel, les erreurs sont souvent stressantes et embarrassantes pour les personnes qui les commettent, ce qui fait que leurs occurrences et/ou leurs conséquences sont peu rapportées. Les travaux menés depuis quelques années déjà sur les erreurs dans le monde professionnel ont permis, d’une part, de mettre en lumière les différentes façons de les conceptualiser et, d’autre part, de mieux comprendre le rôle qu’elles peuvent jouer en formation professionnelle ainsi que dans le processus de transfert des apprentissages (part des connaissances enseignées en formation qui est réinvestie par les apprenants à leur retour au travail). Qu’elles soient causées involontairement par le niveau de complexité des contenus présentés aux apprenants ou provoquées sciemment pour inviter ces derniers à appliquer des stratégies de résolution, les erreurs en formation ont de nombreuses vertus: accroissement des niveaux d’attention et de motivation, exploration de scénarios alternatifs pour répondre à une même situation ou encore développement de stratégies permettant de mieux gérer les émotions négatives que les erreurs peuvent susciter. Le temps où les erreurs en formation étaient à proscrire semble donc révolu. Reste maintenant à mieux cerner leur potentiel selon les contextes d’apprentissage (voire le type de compétences à développer) ou selon le profil des apprenants concernés. Afin de fournir des éléments de réponse à ces questionnements, le présent article décrit les résultats de deux études canadiennes réalisées auprès d’apprenants adultes. Elles cherchaient en particulier à mieux documenter les effets de l’exposition aux erreurs sur l’apprentissage, ainsi qu’à étudier l’influence des différentes façons de concevoir les erreurs sur les niveaux de motivation et d’intention à transférer les apprentissages de la part des apprenants.

Usage de l’erreur en formation

La première étude s’est intéressée à l’idée du façonnement comportemental et a comparé les résultats d’apprenants qui participaient à deux versions différentes d’une même formation (l’une avec la présentation d’erreurs que les apprenants sont susceptibles de commettre, l’autre sans). Le façonnement comportemental est une technique d’enseignement qui incite l’apprenant à observer d’abord un modèle (une personne) accomplissant une tâche particulière, pour ensuite être amené à reproduire les comportements observés. Mais la question reste ouverte quant au réel potentiel du façonnement comportemental à favoriser la mise en pratique des nouvelles connaissances issues de la formation. Plus particulièrement, cette question concerne l’efficacité relative des différents types de modelage (mixtes vs positifs) servant à façonner le comportement des apprenants. Les formations qui privilégient un modelage mixte exposent les apprenants à la fois aux bonnes actions qu’ils doivent effectuer ainsi qu’aux principales erreurs qu’ils sont susceptibles de commettre. En contrepartie, les formations qui privilégient un modelage positif se limitent à présenter aux apprenants les bonnes actions à réaliser. Peu d’études ont tenté de comparer l’effet différentiel de ces deux approches. Celles qui l’ont fait ont relevé certaines inconsistances, sans toutefois chercher à en identifier les raisons précises. C’est l’engagement qu’a pris cette étude en croisant les effets des différents types de modelage avec les «styles d’orientation des buts» qu’adoptent les apprenants en situation d’apprentissage. Certains apprenants poursuivent des objectifs axés sur l’apprentissage et/ou le développement de soi, tandis que d’autres préfèrent plutôt se focaliser sur la performance ou encore se soucier de faire bonne impression. Sur cette base, un jeu d’hypothèses a été proposé: celui-ci visait à identifier le type de modelage correspondant le mieux aux styles d’orientation des buts des apprenants (style centré sur l’apprentissage vs style axé sur la performance ou l’évitement). Les résultats de cette étude suggèrent que les apprenants qui poursuivent des objectifs principalement liés à la performance bénéficieraient davantage d’un modelage dit positif (c’est-à-dire en observant uniquement ce qui doit être fait pour être «performant»). Par contre, un modelage mixte serait plus efficace pour des apprenants qui poursuivent un objectif de maîtrise des apprentissages, car il leur permet de mieux comprendre pourquoi certains comportements doivent être adoptés et d’autres évités. Sur le plan pratique, cette recherche a révélé que, pour être efficace, le choix de recourir à une technique d’enseignement (c’est- à-dire le façonnement comportemental) qui utilise l’erreur pour faciliter l’apprentissage devrait se faire en considérant les caractéristiques personnelles des apprenants (c’est-à-dire les styles d’orientation des buts).

La conception de l’erreur influence la motivation à apprendre

La deuxième étude portait plutôt sur l’effet des différentes façons de concevoir l’erreur, lesquelles font référence aux croyances qu’entretiennent les apprenants à l’égard du stress, de l’anticipation ou de l’apprentissage qu’on peut tirer lorsqu’on commet une ou des erreurs. Les travaux menés sur le sujet montrent que les apprenants conçoivent différemment les erreurs auxquelles ils sont confrontés. En règle générale, les apprenants ont tendance à concevoir l’erreur comme une source de stress ou comme une source d’apprentissage. Le premier cas fait référence au stress suscité par le risque de commettre, de manière générale, une erreur ou encore au fait de réagir vivement (et avec émotion) face à l’erreur commise. Le deuxième cas, quant à lui, renvoie plutôt à l’idée d’apprendre quelque chose ou de tirer une leçon particulière de l’erreur commise. L’étude visait ainsi à préciser l’effet des différentes façons de concevoir l’erreur sur des variables reconnues pour être associées au transfert des apprentissages. Dans l’ensemble, les résultats ont montré que la façon avec laquelle les apprenants conçoivent l’erreur (source de stress vs source d’apprentissage) peut influencer leurs niveaux de motivation à apprendre les contenus de la formation et à les mettre en application une fois la formation terminée. Plus concrètement, les résultats ont permis de reconnaître les limites associées à une conception de l’erreur comme source de stress, cela en montrant que les apprenants ayant adopté une telle perspective présentaient des niveaux moins élevés de motivation à apprendre et d’intention à transférer que leurs homologues avec une conception centrée sur l’apprentissage. Sur le plan pratique, les résultats observés mettent donc en lumière l’importance, pour les formateurs, de bien clarifier auprès des apprenants les termes du «contrat d’apprentissage», en prenant soin de leur rappeler que les erreurs sont permises et qu’elles peuvent leur apporter des bénéfices pour leur apprentissage. Au regard des résultats observés à la suite des deux études décrites plus haut, l’usage de l’erreur en formation – de même que la façon de la concevoir – pourrait permettre d’accroître l’apprentissage (du moins pour certains apprenants) et le transfert qui peut en découler (ou du moins l’intention à transférer les apprentissages). Les résultats de ces études permettent aussi de montrer que certaines caractéristiques propres aux apprenants conditionnent le potentiel que recèlent les erreurs et leur usage dans le contexte de la formation professionnelle. D’un côté, il semble qu’une exposition aux erreurs permette d’attirer l’attention des apprenants sur des éléments spécifiques et que cela engendrerait même chez eux une réflexion plus approfondie à l’égard de certains contenus de formation. Dans la première étude, cette observation a été confirmée pour les apprenants centrés sur la maîtrise des apprentissages. D’un autre côté, la notion même d’erreur – et plus particulièrement la façon de concevoir cette dernière – peut conditionner les niveaux de motivation et d’intention à transférer à la suite de la formation. Comme cela a été observé dans la deuxième étude, il semble qu’une prédisposition à l’anxiété (donc à concevoir l’erreur – ou le simple fait d’être confronté à celle-ci – comme une source potentielle de stress) puisse nuire aux apprenants ainsi qu’aux bénéfices qu’ils sont susceptibles de tirer de leur expérience en formation.

Liens et références bibliographiques

Les travaux ayant inspiré cet article sont cités dans les références bibliographiques se trouvant à la fin des deux textes listés ci-dessous:

Lauzier, M., Haccoun, R. R. (2014): The interactive effect of modeling strategies and goal orientations on affective, motivational, and behavioral training outcomes. In: Performance Improvement Quarterly (N° 2[27], p. 83-102).
Lauzier, M., Mercier, G. (2017): The effect of error orientation, motivation to learn, and social support on training transfer intentions: A moderated mediation model. In: Canadian Journal of Administrative Sciences (p. 1-10).

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