Edition 01 | 2018

MARCHÉ DU TRAVAIL

Collaboration ORP-aide sociale

«9% de plus de retours à l’emploi grâce à l’unité commune»

Entre 2015 et 2017, le canton de Vaud a expérimenté l’accompagnement de bénéficiaires de l’aide sociale considérés comme employables par une unité commune composée de conseillers en placement de l’ORP et d’assistants sociaux. Entretien avec le professeur Giuliano Bonoli, qui a évalué le dispositif.

Interview: Christine Bitz, rédactrice de PANORAMA

Giuliano Bonoli, professeur de politique sociale à l’UNIL: «Le dispositif ORP-aide sociale devrait être réservé aux personnes qui restent relativement proches du marché du travail et qui sont motivées à se réinsérer.» (Photo: DR)

Giuliano Bonoli, professeur de politique sociale à l’UNIL: «Le dispositif ORP-aide sociale devrait être réservé aux personnes qui restent relativement proches du marché du travail et qui sont motivées à se réinsérer.» (Photo: DR)

PANORAMA: L’évaluation que vous avez menée fait-elle partie intégrante du projet pilote? Giuliano Bonoli: Effectivement. L’évaluation a été mise en place avant le début de l’expérience, de concert avec les autorités compétentes. Les collaborateurs de l’unité commune en étaient informés. Nous avons opté pour un design randomisé en allouant à l’unité commune les bénéficiaires s’inscrivant au revenu d’insertion (RI) les jours pairs, les autres au groupe de contrôle. Les premiers ont bénéficié d’un suivi rapproché de la part de l’unité commune, les autres de l’accompagnement standard. Dans l’unité commune, chaque conseiller en placement (CP) de l’ORP suivait en moyenne 65 dossiers, contre 120 à 130 dans le suivi standard.

Quels sont les principaux effets de cette prise en charge différenciée?
Dans le groupe suivi par l’unité commune, il y a 9% de plus de retours à l’emploi. Entre le huitième et le dixième mois, le nombre de bénéficiaires de l’unité sortant du dispositif pour prise d’emploi dépasse celui du groupe de contrôle. En 22 mois d’expérience, le coût supplémentaire investi pour l’unité commune a été récupéré par une moindre allocation de prestations d’aide sociale.

La durabilité des sorties pour prise d’emploi est-elle aussi plus importante?
Les prises d’emploi durables sont en effet plus nombreuses (+ 12%) dans le groupe de l’unité commune. Il semble que les CP de l’unité commune ont pu effectuer un travail un peu plus fin avec les bénéficiaires et proposé davantage d’emplois plus adaptés, lesquels ont duré plus longtemps.

Quels sont les principaux éléments qui expliquent ces résultats?
Les clés du succès tiennent, selon moi, à trois éléments: 1) au taux d’encadrement plus favorable; 2) au fait que les collaborateurs de l’unité commune ont suivi uniquement des bénéficiaires du RI et non pas, comme dans le suivi standard, un public composé à la fois d’assurés LACI et de bénéficiaires du RI, considérés un peu comme des clients de deuxième catégorie; 3) à la collaboration entre les CP et les assistants sociaux.

Vous suggérez toutefois de limiter temporellement cette prise en charge…
La plupart des retours en emploi ont eu lieu dans les quinze à seize premiers mois de prise en charge. Après, il y en a très peu. Ce faisant, on pourrait imaginer une limite de 18 ou de 24 mois visant à évaluer le dossier par un bilan commun, qui aboutirait à extraire ou non la personne de l’unité. Il importe d’éviter tout automatisme car cette éventualité ne doit pas être trop attrayante, notamment pour les profils réfractaires. De plus, une réévaluation serait à prévoir après la sortie, par exemple tous les douze mois, afin de discuter de l’opportunité de réintégrer le bénéficiaire dans l’unité commune.

Qu’en est-il des profils non coopératifs?
La bonne nouvelle, c’est que les profils réfractaires ne constituent que 11% dans les deux groupes. L’expérience ne donne pas vraiment d’indications sur une solution ou un processus adaptés à cette population. Ces personnes se voient exclues du suivi ORP, plus rapidement dans le suivi standard et un peu moins vite au sein de l’unité commune, qui insiste davantage; mais le résultat est le même. Il ne faut toutefois pas conclure qu’une personne réfractaire le sera toujours. Il doit rester possible de la réintégrer plus tard dans le dispositif.

Est-ce qu’un tel modèle serait adaptable à l’ensemble des demandeurs d’emploi?
Il n’est pas judicieux d’utiliser autant de ressources pour l’ensemble des demandeurs d’emploi. Rappelons qu’en début de chômage, une grande partie d’entre eux retrouvent un emploi sans aide. Ce dispositif devrait être réservé aux personnes qui restent relativement proches du marché du travail et qui sont motivées à se réinsérer. On pourrait éventuellement l’envisager dans le cadre d’un profilage ou après un an de chômage.

Selon vous, y a-t-il d’autres moyens de soutenir l’insertion des bénéficiaires de l’aide sociale?
Cette expérience a permis de découvrir des éléments essentiels, notamment l’importance de proposer des offres d’emploi plus nombreuses et plus adaptées. Politiquement, il est bien vu de se focaliser sur les réfractaires mais je doute que ce soit une bonne idée. D’une part, ce public ne représente qu’environ 10% de l’ensemble des bénéficiaires; d’autre part, cela risque d’être inefficient au niveau du financement public. Il s’agirait plutôt de mettre le curseur sur les personnes qui ont échoué de peu à décrocher un emploi et d’évaluer ce qui pourrait les aider concrètement.

Serait-il pertinent d’impliquer l’AI dans ce type d’unité commune?
En termes de lisibilité du système, cela pourrait être intéressant. L’intérêt du projet tient avant tout dans la prise en charge rapprochée des bénéficiaires. Or, l’AI dispose déjà des ressources pour faire ce travail. Je ne suis pas convaincu de l’utilité de créer des structures encore plus complexes.

Liens et références bibliographiques

Bonoli, G., Lalive, R., Oesch, D., Bigotta, M., Cottier, L., Fossati, F. (2017): Évaluation de l’Unité commune ORP-CSR en ville de Lausanne. Université de Lausanne.

Interview

«Nous travaillons avec d’autres temporalités»

Interview: Christine Bitz, rédactrice de PANORAMA

Florent Grin, responsable de l’Unité commune ORP-CSR de la ville de Lausanne: «Nous avons réussi à construire une dynamique autour de l’insertion socioprofessionnelle.» (Photo: DR)

Florent Grin est responsable de l’Unité commune ORP-CSR mise en place dans le cadre du projet pilote vaudois. Il livre son appréciation de l’expérience et de son évaluation.

PANORAMA: Quel bilan tirez-vous de l’expérience que vous avez dirigée?
Florent Grin: Le bilan est très positif. D’une part, nous avons réussi à co-construire avec deux corps de métiers relativement différents une dynamique autour de l’insertion socioprofessionnelle. D’autre part, l’expérience a produit des effets concrets sur l’insertion des bénéficiaires, par une prise en charge plus adaptée à leurs besoins.

Comment les deux corps de métiers ont-ils associé leurs cultures d’entreprise respectives?
Au début, il a fallu faire connaissance et trouver des points de ralliement. Cela a été assez facile malgré tout car les conseillers en placement et les assistants sociaux avaient tous un objectif commun: l’autonomisation des personnes. Bien que l’insertion socioprofessionnelle soit présente dans les deux corps de métiers, ces professionnels n’avaient jamais œuvré ensemble dans les mêmes locaux.

Concrètement, comment travaillent-ils?
Ils reçoivent conjointement le bénéficiaire, définissent avec lui une stratégie d’insertion socioprofessionnelle et la restituent ensemble. Par la suite, la prise en charge peut être distincte: ils sont en effet libres de choisir si des rencontres à trois sont nécessaires ou pas.

L’objectif étant de sortir les bénéficiaires par le haut…
Effectivement. On vise une sortie par le haut, autrement dit par l’emploi. Il s’agit aussi d’éviter que les ORP ne renvoient les bénéficiaires peu coopératifs ou présentant des difficultés sociales vers les centres sociaux régionaux. Cela peut être très mal vécu par ces personnes, qui se voient exclues de toute dynamique de placement. Personnellement, je suis persuadé qu’il est possible de gérer en même temps les aspects sociaux et le placement.

Que pensez-vous des résultats de l’évaluation?
J’en suis très satisfait. L’évaluation relève l’excellent travail effectué au niveau du placement. Nous avons en effet eu du temps pour aller au fond des situations, envisager d’autres opportunités professionnelles et proposer des postes plus adaptés, notamment en travaillant avec les envies des personnes. La meilleure stabilité de l’emploi retrouvé est aussi un résultat important. Dans cette unité, nous travaillons avec d’autres temporalités et n’avons pas à privilégier uniquement la rapidité du placement. La plupart du temps, cela se fait par des missions temporaires, lesquelles peuvent avoir des effets néfastes, en empêchant les personnes de se projeter.

Encadré

Projets menés outre-Sarine

D’autres projets similaires à celui proposé dans le canton de Vaud existent en Suisse alémanique. Le canton d’Argovie a lancé en 2012 le projet «Pforte Arbeitsmarkt Menziken» qui réunit l’Office AI, l’ORP et les services sociaux du district de Kulm. Dans plusieurs communes du canton de Lucerne, l’ORP et l’aide sociale travaillent depuis 2014 en étroite collaboration, de manière systématique. Ces projets ont été présentés dans les éditions 2/2015 et 5/2016 de PANORAMA. Dans le canton de Fribourg, le dispositif Pôle Insertion+ a été mis en place il y a cinq ans: il propose un suivi intensif des chômeurs par des tandems formés d’un assistant social et d’un conseiller en placement. (sk)

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes