Edition 06 | 2016

Focus "Qualification des adultes"

Centres de formation professionnelle pour adultes

Un modèle de formation professionnelle adapté aux adultes

Près d’un million d’adultes occupent des postes non qualifiés parce qu’ils ne possèdent pas de titre de formation postobligatoire ou que leurs diplômes sont désuets. Seule une petite minorité rattrape un diplôme professionnel. Le «Modèle 2025» vise à remédier à cette situation.

Par Emil Wettstein (bbprojekte.ch), Markus Maurer (Haute école pédagogique de Zurich) et Helena Neuhaus (zukunftsgestaltung.ch)

En Suisse, 550'000 personnes entre 25 et 64 ans ne possèdent aucun diplôme du degré secondaire II. S’y ajoutent environ 400'000 actifs titulaires d’un diplôme professionnel qui ont connu une coupure dans leur carrière et qui occupent désormais des postes n’exigeant aucune connaissance professionnelle. Ces personnes exercent en général des activités non qualifiées, sont davantage touchées par le chômage ou ont besoin d’être soutenues financièrement. Beaucoup d’entre elles seraient tout à fait en mesure de décrocher un diplôme, ce que le système présenté ici veut rendre possible. Le «Modèle 2025» contribue également à lutter contre la pénurie de main-d’œuvre qui, sur le plan quantitatif, découle avant tout d’un manque de «spécialistes» (actifs qui ont suivi un apprentissage), comme l’a montré une enquête menée par Manpower en 2015.

Les écoles postobligatoires montrent l’exemple

Sous sa forme actuelle, la formation professionnelle initiale s’adresse aux jeunes. Elle n’exige par conséquent que peu d’expérience de vie et de travail et «fournit tout»: connaissances professionnelles, aptitudes et compétences interdisciplinaires typiques pour le métier en question. On attend des apprentis qu’ils placent la formation au centre de leurs préoccupations et qu’ils soient habitués à l’apprentissage scolaire. Les jeunes possèdent encore les compétences de base qu’ils ont acquises à l’école obligatoire. Il en va autrement des adultes qui souhaitent obtenir a posteriori un titre professionnel: certains se retrouvent dépassés, d’autres ont trop de facilité. Cela concerne leur savoir, leurs compétences interdisciplinaires, leur comportement face à l’apprentissage et le temps à consacrer. Les écoles postobligatoires se sont déjà adaptées à cette situation il y a plusieurs décennies. Aucun adulte ne fréquente un gymnase «normal». Les adultes qui souhaitent obtenir une maturité peuvent aller dans des écoles spéciales ou fréquenter une école privée. De nombreux cantons ont même rehaussé la limite d’âge pour l’entrée dans les écoles secondaires supérieures ordinaires. Afin de permettre aux adultes d’obtenir un diplôme professionnel, nous avons besoin d’un système correspondant à leurs conditions spécifiques d’apprentissage, qui reconnaisse et prenne en compte leurs compétences. Sans oublier le fait que de nombreux adultes doivent assumer d’autres tâches en plus de leur formation, par exemple subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Le système actuel ne permet qu’à une petite minorité d’adultes d’obtenir un premier diplôme: en 2015, 8315 personnes âgées de 25 ans ou plus ont décroché un CFC ou une AFP; pour la moitié d’entre elles (4000), il s’agissait d’un premier diplôme. Les principales raisons à cela sont les coûts élevés pour les participants (cf. encadré), des problèmes d’information face à la complexité du système à quatre voies, la durée de formation allant jusqu’à cinq ans et la difficulté à trouver une place de formation.

Le «Modèle 2025» en huit points

Dans le livre «Qualifizierung von Erwachsenen in der Schweiz», nous esquissons un modèle visant à augmenter la proportion d’adultes qui obtiennent un diplôme professionnel. Il est axé autour de huit points:
1. À l’image des écoles postobligatoires pour adultes, il faut créer des centres de formation professionnelle pour adultes, qu’il s’agisse d’écoles en tant que telles ou de sections autonomes au sein d’écoles professionnelles. Ces centres aident les adultes à préparer le bilan et la reconnaissance de leurs qualifications et planifient avec eux l’acquisition des compétences manquantes. Ils transmettent des connaissances professionnelles et de culture générale. Pour compléter les aptitudes pratiques, ils organisent des stages et des cours dans des entreprises et des centres de formation.
2. Pour permettre aux participants de maîtriser les coûts, la préparation au diplôme professionnel doit être conciliable avec une activité professionnelle réduite. Il faut aussi assurer l’éventuelle prise en charge des enfants (garde, par exemple).
3. L’enseignement professionnel doit se dérouler au sein de classes spéciales pour adultes. Dans la majorité des professions, les apprentis doivent être regroupés à l’échelle suprarégionale. Afin de réduire les temps de déplacement et de présence, les possibilités offertes par les médias numériques sont exploitées (en particulier le blended learning). Les participants n’ont pas besoin de passer plus de deux ou trois jours par mois (voire tous les deux mois) au centre de formation professionnelle.
4. De nombreux adultes ont de la peine à entamer une formation qui peut durer jusqu’à cinq ans (en comptant la phase d’acquisition des connaissances de base). C’est pourquoi il est nécessaire que les participants puissent obtenir chaque année un diplôme intermédiaire utile pour leur avancement professionnel, même s’ils ne terminent pas la formation. La filière de mécanicien-ne de production au CIP de Tramelan repose sur ce modèle.
5. Offrir un accompagnement permanent par une personne de confiance et former des groupes parmi les apprentis afin qu’ils puissent se soutenir les uns les autres. Ces deux mesures sont décisives pour limiter au maximum le taux d’abandon. Les apprentis ont donc une personne de contact qui les accompagne à toutes les étapes (planification de la formation, reconnaissance et approfondissement des compétences, etc.). Le coaching se déroule de préférence en groupe.
6. Une commission doit être mise en place pour chaque profession, avec une composition semblable à celle de la commission d’assurance qualité dans les examens professionnels et les examens professionnels supérieurs. Cette commission est responsable de la reconnaissance des compétences et du déroulement de la procédure finale, et statue sur l’organisation de la formation. Il existe aujourd’hui deux voies pour obtenir un diplôme en cours d’emploi, qui sont insatisfaisantes à plusieurs points de vue. Le nouveau modèle doit s’inspirer de la procédure allégée et largement reconnue qu’est celle de la préparation aux examens professionnels et aux examens professionnels supérieurs. Elle est plus simple, moins structurée et les diplômes sont quand même reconnus par les employeurs. La commission d’assurance qualité, composée avant tout de professionnels du métier en question, est l’élément central qui garantit aussi la reconnaissance.
7. Grâce à leur activité lucrative, les participants peuvent continuer à subvenir seuls à leurs besoins, raison pour laquelle les coûts indirects restent bas. Les coûts directs (procédure de reconnaissance, formation complémentaire, encadrement) sont réduits grâce aux contributions des pouvoirs publics pour un montant identique à ceux découlant du rattrapage d’une formation de niveau école secondaire supérieure.
8. Tout adulte au bénéfice d’une expérience professionnelle suffisante (au moins cinq ans) se voit offrir la possibilité d’obtenir un diplôme professionnel. La phase de planification vise à déterminer le montant que les participants doivent escompter pour atteindre leur objectif et à les informer en conséquence. La commission évoquée plus haut peut décider de lier la participation au programme à un objectif inférieur. Les personnes qui ne justifient pas de l’expérience professionnelle requise sont tenues de suivre une formation initiale (éventuellement raccourcie). Pour ce groupe de personnes (représentant tout au plus 10% des candidats), la procédure décrite n’est pas adaptée.

Liens et références bibliographiques

Maurer, M., Wettstein, E., Neuhaus, H. (2016). Berufsabschluss für Erwachsene in der Schweiz: Bestandesaufnahme und Blick nach vorn. Bern, hep Verlag.

Encadré

Coûts de la formation professionnelle pour adultes

Il faut distinguer coûts directs et coûts indirects. Font partie des coûts directs les coûts pour la clarification des qualifications existantes, pour la formation complémentaire, éventuellement pour la procédure de qualification ainsi que pour les conseils et l’encadrement. Conformément au calcul des coûts de la Confédération, ils s’élèvent à 13'000 francs pour les jeunes. Selon nos estimations, ces coûts se monteraient à 15'000 francs par an et par contrat de formation pour les adultes. Cela représenterait près de 300 millions de francs par an pour 20'000 adultes, soit 9% des 3,521 milliards de francs (2012) imputables actuellement à la formation professionnelle, ou 0,9% des dépenses de 35 mil-liards de francs en faveur de l’ensemble du système éducatif s’ils étaient intégralement pris en charge par les pouvoirs publics. C’est largement le cas dans certains cantons, pour les écoles secondaires supérieures pour adultes. Les coûts indirects englobent avant tout les dépenses pour subvenir aux besoins, en sachant que la procédure d’obtention du diplôme professionnel peut durer entre deux et cinq ans. Si la formation peut être suivie parallèlement à une activité lucrative (réduite), les coûts indirects devraient pouvoir être en grande partie couverts par la personne en formation. Malheureusement, cette voie n’est utilisée que par 34% des diplômés. Quelque 66% passent par la voie de la formation initiale (apprentissage de durée régulière ou de durée écourtée) et ne touchent en règle générale qu’un salaire d’apprenti, légèrement revu à la hausse dans le meilleur des cas. Cela aboutit à un besoin de financement supplémentaire de plus de 100'000 francs par personne. Si le nombre actuel de 8000 diplômes par an doit être augmenté à 20'000 et que 66% des adultes continuent à suivre la voie de l’apprentissage, les coûts s’élèvent à 1,4 milliard de francs par an. C’est pourquoi il est important qu’un maximum de candidats puissent obtenir leur diplôme par le biais d’une formation en cours d’emploi, ce à quoi aspire le «Modèle 2025».

Commentaire

Sabina Giger, cheffe d’unité suppléante et responsable de projets au SEFRI

(Photo: DR)

Les nombreuses possibilités de conception des voies de formation professionnelle et des procédures de qualification sont l’une des nouveautés apportées par la loi fédérale sur la formation professionnelle entrée en vigueur en 2004. Grâce à ce cadre légal souple, beaucoup de contenus proposés dans le «Modèle 2025» sont déjà une réalité aujourd’hui dans le paysage suisse de la formation professionnelle. Certains cantons reconnaissent par exemple des certificats de modules de branches ou des modules de culture générale en tant que diplômes partiels, accompagnent les adultes dans leur bilan de compétences pour la validation ou proposent des classes spéciales pour adultes au sein de leurs écoles professionnelles. Le SEFRI se réjouit et encourage de telles initiatives dans le cadre du projet «Diplôme professionnel et changement de profession pour les adultes». Il ne voit toutefois pas la nécessité de changer la pratique de prise en compte des compétences en déplaçant les responsabilités et en créant de nouvelles commissions. Au contraire, il s’engage en faveur d’une pratique uniforme et étendue au sein des voies existantes et d’une harmonisation du financement des coûts directs. Le SEFRI élabore actuellement, avec les partenaires de la formation professionnelle, un nouveau guide visant à clarifier la prise en compte des acquis et à soutenir les cantons et les organisations du monde du travail lors du développement de nouvelles offres. Comme décrit dans le «Modèle 2025», les classes d’adultes ne sont toutefois possibles qu’avec un nombre suffisant de participants. Pour cela, il faut que le diplôme professionnel pour adultes gagne encore plus en visibilité et qu’il devienne une évidence, comme le demande le «Modèle 2025». À cet effet, le SEFRI lancera dès 2017 une campagne d’information et de sensibilisation avec le soutien des partenaires de la formation professionnelle. Cette coopération entre l’État et les milieux économiques est indispensable pour que le diplôme professionnel pour adultes puisse s’établir durablement et à large échelle.

Commentaire

Bruno Weber-Gobet, responsable de la politique de formation chez Travail.Suisse

(Photo: DR)

La loi fédérale sur la formation professionnelle (LFPr) met clairement l’accent sur les jeunes. Au moment de l’élaboration de la LFPr, les places d’apprentissage manquaient: la loi se devait donc de présenter des solutions pour remédier au problème. Aujourd’hui, la situation a changé. Face au développement de la formation professionnelle, il faut prendre en considération non seulement les jeunes, mais aussi les adultes avec leurs différentes facettes (adultes sans première formation professionnelle, adultes en réinsertion ou en reconversion, adultes qui se réorientent après 40 ans, actifs de plus de 50 ans, carrières horizontales, etc.). Les auteurs présentent des idées intéressantes, dont voici la principale: à l’instar des écoles de maturité pour adultes, il devrait aussi y avoir des centres de formation professionnelle pour adultes. Que penser de cette idée? Dans l’ensemble, la solution proposée prend au sérieux la situation des adultes. Leurs conditions de vie et d’apprentissage diffèrent fortement de celles des jeunes. Vu sous cet angle, des centres de formation professionnelle pour adultes font sens et sont par ailleurs envisageables du point de vue de la LFPr, qui stipule à l’art. 16, al. 2, let. a, que la formation peut se dérouler dans l’entreprise formatrice, un réseau d’entreprises formatrices, une école de métiers, une école de commerce ou dans d’autres institutions accréditées à cette fin. Il faudrait toutefois réglementer qui est l’organe responsable de ces institutions, à quoi ressemble un contrat d’enseignement ou de formation avec ces institutions et quelles qualifications les enseignants doivent posséder. Je pense que ces questions peuvent être résolues. Le grand nombre de professions et les effectifs réduits dans certains métiers sont plus problématiques. Par ailleurs, cette solution poussera-t-elle les branches et les entreprises à proposer une formation initiale à leurs collaborateurs? Des voies existent aujourd’hui déjà, mais elles sont malheureusement trop peu exploitées et trop peu soutenues.

Commentaire

Riccardo Mero, chef de la formation initiale à la Société suisse des entrepreneurs

(Photo: DR)

Aujourd’hui, les adultes ont quatre solutions pour suivre une formation professionnelle initiale qui correspond à leurs compétences et à leurs besoins. Dans la pratique, la formation professionnelle initiale raccourcie et l’admission directe à la procédure de qualification ont fait leurs preuves. D’autres offres ne sont pas nécessaires. Il existe actuellement des classes d’adultes dans les écoles professionnelles et les cours interentreprises. L’ouverture d’une classe séparée est souvent une question financière et dépend aussi de la possibilité de regrouper des classes dans un canton (ou dans plusieurs cantons limitrophes). Soulignons aussi que l’essentiel de l’apprentissage se déroule sur le terrain, par exemple sur un chantier, dans un bureau ou dans un hôpital, et que la composition des classes n’y joue aucun rôle. À mon avis, l’idée de modulariser la formation professionnelle initiale n’a rien d’inédit, d’autant qu’il existe déjà une sorte de modularisation grâce à la séparation des connaissances professionnelles et de l’enseignement de la culture générale. Sans oublier qu’il y a aussi des côtés négatifs. L’atomisation des connaissances et l’absence de mise en lien, pour ne citer que ces deux exemples, reviennent toujours dans les discussions. À mes yeux, il manque un aspect important: la formation dispensée par les écoles professionnelles devrait être encore plus axée sur la pratique. Mais dans ce domaine, les efforts des écoles professionnelles vont dans la bonne direction. Ce développement peut être bénéfique pour les adultes mais aussi pour les jeunes. Le soutien financier apporté aux adultes qui suivent une formation professionnelle initiale pose également problème. La différence entre le salaire perçu en apprentissage et les dépenses de subsistance doit être prise en charge par la Confédération et les cantons. Compte tenu du nombre élevé de personnes concernées, la question du financement est un thème important pour la société.

Commentaire

Grégoire Évéquoz, directeur général de l’Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC) du canton de Genève

(Photo: DR)

Le «Modèle 2025» évoque chez moi deux sentiments bien distincts. Le premier s’apparente à de la satisfaction, en voyant que ce modèle contient effectivement tous les éléments d’une approche moderne de la formation continue et de la qualification des adultes. Oui, il faut affirmer haut et fort que la formation des adultes ne peut être assimilée à la formation des jeunes, qu’elle nécessite des principes pédagogiques différents et qu’elle doit reposer sur des approches modulaires de reconnaissance et de validation des acquis. Comme le montre un rapport de la Cour des comptes du canton de Genève, le fait de vouloir intégrer des adultes dans des classes avec des apprentis conduit souvent à des échecs. Satisfaction aussi de constater que les principes évoqués sont aujourd’hui mis en œuvre dans certains cantons. Pour le seul canton de Genève, plus de 2700 adultes sont actuellement dans le dispositif Qualifications+ et quelque 70% d’entre eux obtiendront leur CFC ou leur AFP par validation totale ou partielle des acquis. Cela confirme une fois de plus que la mise en œuvre des possibilités de formation pour les adultes n’est pas liée à l’absence de concepts théoriques ou de méthodologie, mais à l’absence d’une véritable prise de conscience quant à la nécessité de qualifier les adultes. Et j’en viens au deuxième sentiment que suscite ce modèle: l’incompréhension. Pourquoi faut-il attendre 2025 pour appliquer des choses que l’on sait déjà bien faire aujourd’hui? En effet, c’est maintenant qu’il faut tout mettre en œuvre pour répondre aux besoins des personnes et de l’économie. Et cette réponse, dans notre système fédéral, ne peut pas être seulement intercantonale, bien que la coordination soit indispensable dans ce domaine. Elle doit avant tout s’inscrire dans les volontés cantonales de développer les mesures incitatives pour que les adultes se forment, et cela passe forcément par la mise à disposition de moyens financiers et par des plans d’action initiés par la Confédération.

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Le prochain numéro paraîtra le 13 décembre. Focus: Hausse des exigences