Edition 05 | 2016

MARCHÉ DU TRAVAIL

Activité professionnelle et carrière

La fin des services de consultation individuelle pour femmes

Privés de subventions, les onze services de consultation individuelle pour femmes vont devoir mettre la clé sous la porte. La décision a été communiquée en mars 2016 par le Département fédéral de l’intérieur. Ce dernier revoit ses priorités dans l’allocation des soutiens financiers relatifs à la loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes.

Par Christine Bitz, rédactrice de PANORAMA

Un budget de quatre millions de francs d’aides financières est alloué chaque année par le Département fédéral de l’intérieur (DFI) conformément aux articles 14 et 15 de la loi sur l’égalité (LEg). La moitié était jusque-là destinée aux services de consultation pour femmes. Versées par le Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes (BFEG), ces aides seront réduites de 25% en 2017, de 50% en 2018 et totalement supprimées dès 2019.

Nouvelles priorités

Dans un communiqué paru en mars 2016, le DFI indique que le montant sera réorienté pour servir les objectifs de l’initiative de la Confédération visant à combattre la pénurie de personnel qualifié. Il s’agit notamment d’augmenter la part des femmes dans les métiers MINT (mathématiques, informatique, sciences naturelles et technique). Un soutien est aussi prévu pour des projets encourageant la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, l’égalité salariale ainsi que des modèles de travail flexibles et innovants au sein des entreprises. Le DFI justifie cette décision en affirmant que les services de consultation font aujourd’hui doublon avec le travail des ORP et des offices d’orientation professionnelle.

Conséquences et réactions

Les onze services de consultation du pays (voir carte) risquent de disparaître à court ou moyen terme. Les organisations concernées ont immédiatement réagi en écrivant au chef du DFI, Alain Berset, et en publiant une lettre ouverte intitulée «Continuer d’investir dans l’égalité» signée par plus de 4600 personnes. Pour ces dernières, la décision du DFI constitue une atteinte à l’ensemble des femmes du pays en abrogeant de fait l’art. 15 LEg, ce qui va à l’encontre de la volonté du législateur. Cette suppression «démantèle ainsi des instruments ayant fait leurs preuves dans les principaux domaines d’action de l’initiative visant à combattre la pénurie de personnel qualifié».

Les services de consultation mettent leurs prestations en valeur

CAP, association active à Neuchâtel et à Yverdon-les-Bains, fait partie des structures menacées. Pour Aline Robert, co- directrice de CAP, «renforcer l’encouragement de programmes au sens de l’art. 14 LEg n’empêche pas de poursuivre le soutien par le biais des consultations individuelles.» La responsable indique que CAP est en contact permanent avec les entreprises, notamment quand il s’agit de promouvoir le dossier d’une candidate, de développer son réseau d’entreprises partenaires ou d’organiser des stages en entreprise. «Nous établissons aussi des bilans de compétences pour les femmes que les entreprises nous adressent, par exemple lors d’une restructuration ou dans le cas d’une éventuelle promotion. En ce sens, CAP répond déjà aux priorités de l’initiative», relève-t-elle. Aux yeux de Karin Pece, coordinatrice du service de consultation de l’association FREUW, à Viège, et présidente du réseau plusplus.ch (voir encadré), il n’y a pas de doublons: «Les femmes que nous conseillons ne sont pas celles que veut toucher le DFI, à savoir celles formées dans les métiers MINT.» Les femmes qui frappent à la porte des consultations le font souvent suite à une séparation ou à un divorce. Les migrantes et les indépendantes constituent aussi une partie de la clientèle. Karin Pece rappelle qu’en 2013, l’étude «Réussir son retour à la vie active» menée par Travail.Suisse a évalué à plus de 13'000 par année le nombre de personnes souhaitant retrouver un emploi après une pause (pour élever leurs enfants, par exemple). Or, ces dernières n’ont qu’un droit restreint aux prestations de chômage. Karin Pece précise que le suivi offert par la consultation de FREUW est plus intensif que celui proposé par les offices d’orientation et les ORP. Et d’ajouter: «Nous avons beaucoup plus de marge de manœuvre.»

L’accès au travail, pierre d’achoppement

Selon Aline Robert, l’élément qui pose problème a trait à l’accès au travail: «Le niveau de qualification des femmes a globalement augmenté. Des moyens financiers importants sont alloués pour une meilleure qualification des femmes. Toutefois, l’égalité dans l’accès au marché reste problématique. Les qualifications obtenues par les femmes ne sont pas toujours valorisées.» La directrice fait référence au sous-emploi, à la surqualification dans certains postes ou encore au retrait complet du marché du travail. Les femmes restent également cantonnées dans les emplois à temps partiel et précaires. «Le plafond de verre n’est pas dépassé, continue-t-elle. Pour toutes ces raisons, le soutien individuel aux femmes, tant professionnel que juridique, reste malheureusement d’actualité. Bref, avant de parler d’égalité salariale, encore faut-il avoir un emploi!»

Perspectives

L’avenir est flou, pour ne pas dire morose, pour les services de consultation. «Nous cherchons des solutions pour 2017. Ensuite, on ne tiendra pas. Quand la décision du DFI est tombée, les budgets cantonaux étaient déjà bouclés; il était trop tard pour discuter avec les cantons», relève Aline Robert. De son côté, Karin Pece estime que FREUW pourra maintenir son offre en 2017 mais ne fait aucune prévision au-delà. Les associations attendent des compléments d’information du DFI pour affiner leur stratégie. Reste que pour les deux responsables, cette décision s’apparente à «un grand pas en arrière».

Liens et références bibliographiques

Communiqué de presse du DFI
www.plusplus.ch

3 questions

«Un cadeau empoisonné!»

à Chiara Simoneschi-Cortesi, présidente du Centre de liaison des associations féminines du Tessin

(Photo: DR)

Votre réaction après la décision du DFI? C’est un cadeau d’anniversaire empoisonné! Nous avons voulu la LEg, entrée en vigueur il y a 20 ans. Cette loi a formellement interdit toute discrimination en visant l’égalité salariale, la protection contre les licenciements abusifs et l’institution de centres de consultation. Le Conseil fédéral aurait dû agir en toute transparence et présenter un projet de modification de loi, en expliquant pourquoi il souhaite réorienter les aides financières. La fin des centres de consultation constitue une perte énorme de know-how.

Quel rôle ces centres jouent-ils?
Ils aident les femmes qui souhaitent reprendre une vie active ou les victimes d’une violation du droit du travail ou de la LEg. Ces centres sont facilement accessibles et servent surtout aux femmes pour qui l’accès ou le maintien sur le marché du travail sont plus difficiles. Alors que les besoins augmentent, comme au Tessin, on apprend que l’art. 15 LEg ne sera plus appliqué…

Où la Suisse se situe-t-elle en matière d’égalité et de travail?
On a fait beaucoup de progrès, notamment dans l’égalité des chances en matière de formation. Mais le marché du travail n’a pas intégré le fait que les travailleuses mères de famille ont des exigences et des spécificités qu’on ne peut ignorer. La conception du travail est à revoir en Suisse. La famille est considérée comme une chose privée qui n’a rien à voir avec le travail. Pour valoriser le savoir-faire, il s’agit avant tout de trouver des solutions pour les femmes et les hommes qui travaillent ou qui souhaitent travailler.

Encadré

plusplus.ch, le réseau suisse «consultation emploi + famille»

Le réseau plusplus.ch regroupe seize institutions professionnelles suisses engagées dans les consultations, l’accompagnement et la formation dans le domaine de l’égalité entre femmes et hommes au sein de la vie professionnelle. Onze d’entre elles disposent d’un service de consultation individuelle (plus de 3200 entretiens en 2015). Le réseau se veut un espace d’échanges, non seulement entre membres mais aussi avec le BFEG. CAP et FREUW (voir texte principal) sont deux des membres du réseau plusplus.ch. CAP est active depuis 2008. Outre les consultations individuelles, l’association propose des conseils juridiques, des bilans de compétences, du job coaching, des cours ainsi que des prestations pour les entreprises. Créée en 1992, FREUW bénéficie depuis 1996 du soutien financier du BFEG pour son service de consultation individuelle. L’association haut-valaisanne propose aussi un service de conseil budgétaire, des cours ainsi que des formations continues.

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Le prochain numéro paraîtra le 13 décembre. Focus: Hausse des exigences