Edition 05 | 2016

Focus "Professions à petit effectif"

Artisanat d’art

Des métiers rares recherchés dans la haute horlogerie

Les grandes marques horlogères ont besoin d’un savoir-faire spécifique pour des réalisations haut de gamme dans la décoration de montres. Elles veulent notamment faire renaître les métiers de la gravure et de l’émaillage.

Par Ingrid Rollier, rédactrice de PANORAMA

D’un geste souple et précis, le graveur trace une courbe fine, faisant apparaître petit à petit un ornement floral sur le cadran d’une montre. La précision du trait peut atteindre un centième de millimètre et la décoration d’une seule pièce s’étend parfois sur 20 jours. Ce n’est qu’après de nombreuses heures de formation et d’entraînement que la perfection est atteinte pour chaque détail. Dans l’atelier Blandenier, à Genève, la valeur rime avec lenteur et la qualité prime la quantité. C’est la plus grande société de décoration horlogère employant des artisans des métiers d’art. Travaillant pour les grandes marques, elle emploie, outre un micromécanicien, quinze graveurs, deux émailleuses, dix angleurs (l’anglage est une technique de décoration du mouvement dont certaines finitions à angle droit sont uniquement réalisables à la main) et des sertisseurs. Ces métiers d’art peu connus ont presque disparu. Entre deux et quatre graveurs obtiennent chaque année leur CFC en Suisse. L’anglage s’apprend en atelier après une formation en horlogerie ou en bijouterie. Les émailleuses de l’atelier Blandenier proviennent d’une école d’art; passionnées par l’émail, elles se sont perfectionnées sur place. En Suisse, il n’existe pas de formation en émaillage. Aujourd’hui cependant, les entreprises de haute horlogerie se mobilisent pour faire renaître les métiers d’art, en particulier la gravure et l’émaillage, pour lesquels les besoins ont fortement augmenté.

À la recherche d’exclusivité

Depuis une quinzaine d’années, les marques horlogères ont connu un important développement économique avec une forte croissance des exportations. Les demandes, spécialement dans le haut de gamme, ont afflué du monde entier. Les décorations sur le boîtier, le cadran ou le mouvement sont très demandées par des clients à la recherche d’exclusivité ou par des collectionneurs. Certaines sont personnalisées selon les goûts du client, en gravant un cheval ou un paysage, par exemple. Ces réalisations très exigeantes sont souvent exécutées à la main. Les sociétés horlogères emploient des artisans d’art dans leurs propres ateliers et/ou recourent à la sous-traitance. L’atelier Blandenier prend en charge des mandats pour de petites séries haut de gamme, des pièces uniques ou des créations des horlogers. «Les besoins se sont accrus et les professionnels sont difficiles à trouver», confirme Christophe Blandenier, fondateur et directeur de l’atelier. Ce dernier engage régulièrement des graveurs formés à l’École d’arts appliqués de La Chaux-de-Fonds, seul lieu de formation en Suisse pour la gravure à la main. Il existe une formation de haut niveau en France mais elle ne correspond pas vraiment aux besoins de la haute horlogerie, selon le directeur. Si les gestes sont bien acquis après le CFC, le processus de formation se poursuit dans l’atelier jusqu’à atteindre la qualité exigée. Christophe Blandenier veut particulièrement soigner l’acquisition des savoir-faire, en investissant dans la formation interne. Encadrés par des formateurs, les jeunes graveurs perfectionnent leur habileté manuelle. Ils seront autonomes et performants au bout d’un an, mais ne travailleront sur certaines pièces qu’après trois ans ou plus.

Un vivier de professionnels

Afin de mieux répondre aux besoins et de revaloriser les métiers d’art, le Campus genevois de haute horlogerie – projet initié par le groupe Richemont et inauguré en mai 2016 – réunit plusieurs manufactures horlogères sur un même site. L’École des métiers et artisans de haute horlogerie a été créée sur le Campus dans l’objectif de favoriser la proximité avec les futurs employeurs qui ont leurs ateliers sur place. L’école forme des apprentis en horlogerie et en micromécanique, mais elle tient aussi à promouvoir et à développer des métiers à petit effectif. À la rentrée 2016, trois graveurs ont ainsi commencé leur apprentissage CFC. Ils suivent la formation pratique dans l’atelier de l’école; les cours de culture générale sont donnés à l’école professionnelle, à Genève, et l’enseignement professionnel à La Chaux-de-Fonds. La formation d’émailleur est prévue pour la rentrée 2017. «Nous voulons promouvoir certains métiers rares, convoités dans la haute horlogerie, mais nous ne cherchons pas à former en grand nombre», souligne Roland Hirschi, directeur du Campus et de l’école. «Nous dosons les effectifs selon les besoins des groupes horlogers, en cherchant à équilibrer l’offre et la demande. Les besoins en professionnels sont limités en quantité, mais la qualité de ce travail apporte une forte valeur ajoutée.» Les grandes marques horlogères installées sur le site parrainent les apprentis, leur proposent des stages et les engagent à l’issue de la formation.

Vers une reconnaissance officielle

Depuis une année, l’horlogerie connaît une baisse des commandes, comme cela a déjà été le cas entre 2008 et 2010. Selon Roland Hirschi, la formation doit être déconnectée de la réalité conjoncturelle et répondre à une vision à long terme: «Indépendamment des besoins des employeurs, qui peuvent être fluctuants, il est important que ces savoir-faire traditionnels se pérennisent et que le talent et la compétence exigés dans les métiers d’art soient reconnus en tant que tels.» Pour le directeur, il ne s’agit pas seulement de former la main-d’œuvre spécifique nécessaire aux marques, mais aussi d’assurer la reconnaissance de ces métiers très créatifs par une certification officielle. Le Campus veut développer en priorité les métiers de la gravure et de l’émail. Pourquoi ces deux professions en particulier? D’une part, il s’agit de métiers fondamentaux et complémentaires qui touchent l’ensemble des composants visibles de la montre (boîte, cadran et mouvement). D’autre part, ils permettent le développement futur de modules de formation pour d’autres métiers aux compétences de base communes, comme le sertissage ou le guillochage (une technique particulière de gravure). De ces deux professions, seul le CFC de graveur existe actuellement. Depuis trois ans, le comité d’experts «Métiers d’art» mis en place par le Campus travaille à la reconnaissance de la formation d’émailleur par un CFC, en collaboration étroite avec les organisations du monde du travail concernées et le SEFRI. Plusieurs pistes sont étudiées afin de trouver une solution qui réponde aux exigences fédérales mais également à l’objectif de sauvegarde des savoir-faire des métiers à petit effectif. Des collaborations et des regroupements avec d’autres métiers pourraient être la clé du succès de cette démarche.

Liens et références bibliographiques

www.campusghh.ch
www.blandenier.ch
www.asmebi.ch

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