Edition 01 | 2016

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Le storytelling en entretien d’embauche

Savoir raconter une histoire personnelle en rapport avec les compétences requises pour le poste convoité constitue un atout lors de l’entretien d’embauche.

Par Ingrid Rollier, rédactrice de PANORAMA

«Comment réagiriez-vous si vous deviez régler un conflit entre deux collaborateurs?» Dans ce type de question posée lors d’un entretien d’embauche, le candidat est amené à imaginer ce qu’il ferait dans une situation hypothétique. Aujourd’hui, cette question est souvent remplacée par: «Racontez-moi une situation dans laquelle vous avez réglé un conflit entre deux collaborateurs, dans le cadre de votre emploi précédent.» Le recruteur attend du candidat qu’il se mette en scène dans une histoire vécue. Cette activité de narration, aussi appelée storytelling, apporte des informations concrètes sur le comportement du postulant et révèle sa maîtrise des compétences clés, sa manière d’appréhender la réalité, ses valeurs, sa façon d’agir et de donner sens aux événements. Le contenu joue un rôle important mais également la capacité de parler de soi. A l’Institut de psychologie du travail et des organisations de l’Université de Neuchâtel, Adrian Bangerter et son équipe ont étudié l’incidence des récits sur le succès d’un entretien d’embauche, en analysant les réponses de 62 candidats auxquels on a demandé de raconter des récits personnels liés aux compétences requises. Les chercheurs ont observé que les candidats se heurtent à plusieurs difficultés. Certains ressentent un blocage à trouver rapidement un épisode adéquat. La question est souvent suivie d’un moment de silence, le candidat cherchant à se souvenir d’une situation vécue. Or des analyses montrent qu’un temps de réaction plus court a une influence plus favorable sur l’issue de l’entretien. Dans la majorité des cas, les personnes racontent des «pseudo-récits», contenant des éléments narratifs plus génériques que concrets. Par exemple, lorsqu’on leur demande de raconter une situation dans laquelle elles ont effectué un travail efficace de manière autonome, elles répondent: «Je prépare des travaux de séminaires, donc je suis habitué à gérer des tâches de manière autonome.» Cette formulation donne plus d’indications sur une situation que sur des actions réalisées. Moins d’un quart des personnes ayant participé à l’étude ont raconté une histoire personnelle. Le modèle du récit personnel reproduit les éléments dramaturgiques d’une histoire organisée autour d’un héros: la mise en place d’un cadre, un problème à résoudre, l’action et un dénouement heureux. Ce schéma, qui suit souvent un ordre chronologique, peut être mémorisé grâce au sigle STAR (pour «Situation – Tâche – Action – Résultat»). Selon l’étude, les récits et dans une moindre mesure les pseudo-récits augmentent les chances de succès d’un entretien, tandis que les autodescriptions comme «Je suis bien organisé» ou «Je sais gérer une équipe» les réduisent. Pour favoriser la production d’un récit, le comportement de l’interlocuteur joue également un rôle important. Le recruteur qui montre son intérêt, relance ou pose des questions d’approfondissement aide le demandeur d’emploi en l’encourageant à parler d’épisodes tirés de son expérience.

Liens et références bibliographiques

www2.unine.ch/ic-you
Gosteli-Corvalan, P. (à paraître): Organisation interactionnelle de récits conversationnels par des jeunes candidats lors d’un entretien d’embauche. Université de Neuchâtel.
Bangerter, A., Corvalan, P., Cavin, Ch. (2014): Storytelling in the selection interview? How applicants respond to past behavior questions. In: Journal of Business and Psychology (N° 4[29], p. 593–604).
Roulin, N., Bangerter, A., Wüthrich, U. (2012): Réussir l’entretien d’embauche comportemental. Bruxelles, De Boeck.
Ralston, S. M., Kirkwood, W. G., Burant, P. A. (2003): Helping interviewees tell their stories. In: Business Communication Quarterly (N° 3[66], p. 8-22).

3 questions

Se raconter est plus difficile pour les jeunes

à Paloma Gosteli-Corvalan, assistante doctorante à l’Université de Neuchâtel

(Photo: DR)

Dans votre thèse, vous analysez plus particulièrement les récits personnels des jeunes candidats. Comment procédez-vous? Nous avons filmé des entretiens réels entre recruteurs et candidats de 14 à 19 ans qui postulent pour des premiers emplois, souvent pour des places d’apprentissage ou des stages. Nous avons analysé ce qu’ils racontent (story), mais surtout la manière dont ils le racontent (telling): temps de pause, prise en compte des questions de relance, emploi de mots qui structurent le récit, etc.

Qu’avez-vous constaté?
Les jeunes subissent des contraintes supplémentaires. Plus ils sont jeunes, plus il leur est difficile de mettre en valeur leurs compétences dans des récits. Ils manquent d’expérience professionnelle et ne trouvent pas toujours d’exemples dans leur vie scolaire ou privée qui correspondent à la compétence recherchée. Ils sont peu habiles à se mettre en scène, et même si le recruteur leur tend des perches, ils ont de la peine à les saisir.

Comment améliorer leur compétence narrative?
Ils doivent réfléchir à l’avance à des situations dans lesquelles ils ont mis en pratique les compétences recherchées pour le poste. Puis il faut s’entraîner à raconter les actions accomplies, un exercice qui pourrait être intégré dans les cours d’orientation scolaire et professionnelle.

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 13 décembre. Focus: Hausse des exigences