Edition 01 | 2016

Focus "Changer de métier"

Plus rare qu’on ne le croit

Les résultats d’une étude longitudinale montrent que parmi les personnes interrogées, près de la moitié exercent toujours le même type de profession 30 ans après – il y a donc moins de reconversions que ce que l’on peut supposer. Les changements ont souvent lieu au sein du même champ professionnel et, la plupart du temps, au cours des premières années.

Par Kurt Häfeli et Claudia Schellenberg, Haute école intercantonale de pédagogie curative

(Photo: Adrian Moser)

(Photo: Adrian Moser)

En Suisse, les changements dans le monde du travail et les réorientations professionnelles sont-ils vraiment aussi courants qu’on le prétend? Des analyses des données issues des recensements effectués entre 1970 et 2000 montrent que les activités artisanales, manuelles et industrielles ont reculé au profit de métiers axés sur les services et le savoir, et qu’une part grandissante des actifs – plus de la moitié – exercent une autre profession que celle qu’ils ont apprise initialement. Cependant, afin de mieux comprendre les changements professionnels, il faudrait compléter ces macroanalyses par une microanalyse, comme nous le faisons dans notre projet de recherche. Sur la base de l’étude longitudinale «Von der Schulzeit bis zum mittleren Erwachsenenalter» menée en Suisse alémanique, nous avons examiné les parcours professionnels des participants âgés de 19 à 49 ans. Dans ce cadre, nous avons associé les activités apprises et celles exercées aux six types de professions selon la typologie de Holland, fréquemment utilisée dans la psychologie de la carrière professionnelle. Cette typologie différencie six grands types de professions: les professions pratiques/techniques, les professions intellectuelles/de recherche, les professions artistiques et linguistiques, les professions sociales, les professions entrepreneuriales et les professions conventionnelles.

Taux de changement en fonction du type de profession

Les résultats montrent que près de la moitié des personnes interrogées exercent toujours le même type de profession après 30 ans de carrière, ce qui confirme les chiffres de l’étude macroéconomique susmentionnée, bien qu’ils reposent sur un autre système de classification (ISCO). Selon nos analyses, au début de leur carrière, les hommes sont plus susceptibles de changer (53% avant 36 ans) que les femmes (40%). En outre, le taux de changement varie selon le champ professionnel. Les changements dans le domaine éducatif et les soins sont nettement plus rares que dans les professions artisanales, techniques ou artistiques. L’analyse montre aussi que la continuité augmente avec l’âge et que les changements de types de profession sont alors de plus en plus rares. Enfin, les changements sont les plus fréquents dans les professions entrepreneuriales. Un jeune homme a par exemple effectué un apprentissage de mécanicien, avant de gérer ses premiers projets grâce à son expérience professionnelle et plusieurs formations continues et de devenir, à 49 ans, membre de la direction d’une entreprise technique. Bien qu’il s’agisse ici du passage d’une activité de production à une activité de prestation de services, qui apparaît aussi comme un changement dans la typologie de Holland, cette transition présente peu de discontinuité, étant donné que les étapes de carrière se succèdent selon une logique institutionnelle. Le nombre étonnamment élevé de carrières qui suivent leur cours peut s’expliquer tant au niveau de la personne que de la structure du marché du travail actuel. Dans son modèle, Holland part du principe que le choix d’une profession repose sur l’adéquation entre les aptitudes et les intérêts d’un côté, et le profil de l’activité professionnelle choisie de l’autre. Par ailleurs, le premier choix de profession oriente souvent la suite de l’activité professionnelle. Les expériences professionnelles antérieures ont valeur de capital humain. Même si les mutations technologiques et économiques grandissantes obligent les entreprises et les travailleurs à se former en permanence, les reconversions et les formations continues ont souvent lieu dans le même type de profession. Le système suisse de formation professionnelle permet, grâce à son ouverture sur la formation supérieure, de réagir à ces changements de manière flexible.

Les femmes restent en retrait

Les personnes qui ont 50 ans aujourd’hui ont donc trouvé leurs marques, surtout les hommes et, pour la plupart, grâce à une solide première formation professionnelle. Les grands défis qu’a connus le marché du travail au cours des dernières décennies ont pu être maîtrisés notamment grâce à la formation et à la formation continue. Le constat est moins positif pour les femmes, qui n’ont pas pu profiter autant du système éducatif, pour diverses raisons. Les femmes changent plus rarement de type de profession et affichent aussi une mobilité verticale ascendante moins importante (voir encadré). La conciliation entre vie professionnelle et vie privée représente un grand défi, qui est traditionnellement résolu dans la mesure où les femmes restent souvent en retrait sur le plan professionnel. À cela s’ajoute une autre difficulté: les professions plébiscitées par les femmes présentaient – à l’inverse d’aujourd’hui – un système de formation continue lacunaire et manquant de transparence.

Liens et références bibliographiques

Sheldon, G. (2005): Der berufsstrukturelle Wandel der Beschäftigung in der Schweiz 1970–2000. Ausmass, Ursachen und Folgen. Neuchâtel, OFS.
Schellenberg, C., Schmaeh, N., Häfeli, K., Hättich, A. (2015): Horizontale und vertikale Mobilität in Berufsverläufen vom Jugendalter bis zum 49. Lebensjahr: Ergebnisse einer Längsschnittstudie. In: Häfeli, K., Neuenschwander, M. P., Schumann, S. (Éd.), Berufliche Passagen im Lebenslauf (p. 305–333). Wiesbaden, Springer VS.
www.zlse-hfh.ch

Encadré

Changer de statut

Dans une carrière, un nouveau statut professionnel peut également rimer avec un changement d’activité. L’étude s’est aussi intéressée à ces dimensions et démontre que les promotions ont plus fréquemment lieu à la fin d’une formation (souvent jusqu’à l’âge de 30 ans); elle met également en évidence l’importance des professions prestigieuses. La mobilité verticale est plus fréquente chez les hommes que chez les femmes. Les raisons des avancements professionnels sont notamment dues aux interruptions dans la carrière: les interruptions de longue durée en raison d’obligations familiales sont vues de manière négative, alors que les interruptions pour cause de formation continue sont bien perçues. Les traits de personnalité pendant l’adolescence jouent également un rôle important pour la réussite professionnelle. L’influence de l’intelligence, fréquemment attestée dans la littérature spécialisée, n’est pas surprenante. Cependant, il est également intéressant de constater que la mesure du trait de personnalité «instrumentalité» pendant l’adolescence permet d’émettre des pronostics quant au statut professionnel à 49 ans. Il apparaît ainsi que le fait d’être actif, sûr de soi ou encore combatif est favorable à la future réussite professionnelle.

Encadré

Conclusions utiles pour le choix professionnel

Les résultats issus de la présente étude sont importants pour le premier choix de profession. Ce choix demande beaucoup d’attention et doit tenir compte du parcours futur et du projet de vie. Dans ce contexte, l’orientation professionnelle à l’école et dans les centres d’orientation joue un rôle central, sans oublier qu’il faudrait aussi se pencher sur l’importance de certains traits de personnalité comme le fait d’être «combatif» (ne pas abandonner en cas de refus, par exemple) ou de «gérer avec assurance ses forces et ses faiblesses». Les programmes d’intervention à l’école, qui renforcent les ressources des jeunes lors du choix professionnel, sont prometteurs et pourraient être développés. Un autre facteur de succès réside dans les avantages que présente un perfectionnement en continu pour la carrière professionnelle. La façon dont la carrière s’est déroulée jusque-là – autrement dit le modèle de carrière – joue à titre de comparaison un rôle plus important que certains facteurs dans l’adolescence. L’orientation professionnelle et de carrière doit donc mettre tout particulièrement en évidence l’effet positif de la formation continue.

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes