Edition 02 | 2015

MARCHÉ DU TRAVAIL

Collaboration interinstitutionnelle

Une porte s’est ouverte

A Menziken, l’office de l’assurance-invalidité (AI), l’office régional de placement (ORP) et les services sociaux de dix communes travaillent en coordination sous le même toit. Le projet pilote s’intitule «Guichet unique Marché du travail» et sert d’adresse de contact, tant pour les personnes en recherche d’emploi que pour les employeurs.

Par Peter Brander, responsable de projet

«J’ai eu très envie de travailler dans un projet aussi innovant», confie Beatrice Jelk, conseillère en insertion professionnelle de l’office AI au sein du «Guichet unique Marché du travail» (en allemand: «Pforte Arbeitsmarkt»). Cette organisation sise à Menziken (Argovie) réunit l’AI, l’ORP et les services sociaux sous le même toit. Ce projet est unique en Suisse. Les 24 personnes qui y travaillent couvrent le territoire de dix communes totalisant 28'000 habitants. Peu importe si les clientes et les clients ont besoin de l’aide de l’AI, de l’ORP ou des services sociaux, la même personne accueille tous les arrivants. Lancé en 2012, le projet pilote doit être reconduit pour quatre ans.

Une simple phrase a fait la différence

«Enfin, il s’agirait de vérifier si les trois institutions sociales ne devraient pas disposer d’un même guichet et institutionnaliser davantage leur collaboration afin de poursuivre un objectif commun»: cette phrase, qui figure dans l’ouvrage «L’AI, un dossier malade», a produit un effet déclencheur. Les autorités communales du district de Kulm, dans le canton d’Argovie, ont été séduites par l’idée d’une collaboration des trois institutions sociales et ont lancé le projet. Pour permettre au guichet unique de commencer ses activités, des préparatifs importants et intensifs ont été opérés par les communes, les services sociaux cantonaux, l’office AI et l’Office de l’économie et du travail du canton d’Argovie. Ces acteurs ont été soutenus par l’Office fédéral des assurances sociales et le Secrétariat d’Etat à l’économie. L’insertion dans le marché du travail est l’objectif commun des institutions participantes: la tâche première des ORP consiste à soutenir les demandeurs d’emploi dans leur effort d’insertion. L’AI poursuit un but semblable, notamment depuis la révision AI 6a. Et finalement, les communes et leurs services sociaux, en tant que dernier maillon de la chaîne, sont aussi intéressés à promouvoir le principe du «salaire plutôt que l’aide sociale».

La répartition, un élément clé

Lors de l’entretien d’admission, les collaborateurs de l’accueil décident si les clients sont dirigés vers les conseillers en personnel (insertion rapide) ou vers les conseillers en insertion (case management). Le principal critère utilisé est la présence ou non d’une atteinte à la santé exigeant un case management. Le système est perméable et autorise des changements ultérieurs. Le chef d’équipe des conseillers en insertion vérifie les situations et les répartit entre ses collaborateurs. Les clients dirigés vers les conseillers en personnel bénéficient d’un accompagnement comparable à celui pratiqué par les ORP. Autre avantage: les questions relatives à l’AI et aux services sociaux peuvent être rapidement clarifiées. Selon le statut des clients, un large éventail de mesures du marché du travail est mis à disposition. Les employeurs sont informés par un seul interlocuteur représentant le service social, l’AI et l’ORP. Les conseillers des employeurs leur proposent des personnes en recherche d’emploi, en tenant compte des exigences et des tâches du poste. Ils recherchent des emplois pour les clients des trois institutions. Le maintien au poste de travail est central. Par contre, il n’est pas du ressort du guichet de garantir les moyens de subsistance par l’assurance-chômage (AC), une rente AI ou l’aide sociale (cf. graphique).

Témoignages de trois conseillers

Lorsque le guichet unique a démarré ses activités en avril 2012, les collaborateurs de l’AI, des services sociaux et de l’ORP se sont retrouvés subitement sous le même toit. Auparavant, leurs rares contacts se faisaient par téléphone ou par le biais de la collaboration interinstitutionnelle. Beatrice Jelk se souvient des débuts: «Je m’attendais à pouvoir travailler de façon plus flexible avec nos clients. Et c’est ce qui s’est passé.» Mais la marge de manœuvre n’est pas aussi étendue qu’espéré. En effet, les lois fédérales régissant l’AC et l’AI, tout comme la loi cantonale relative à l’aide sociale, doivent être scrupuleusement respectées. Urs Münger, conseiller ORP, trouve pratique de pouvoir se rendre directement dans le bureau de son collègue du service social Thomas Weber, et d’y discuter d’un cas. «Occasionnellement, nous menons l’entretien de conseil en commun.» Pour certains thèmes psychosociaux, un conseiller ou une conseillère en insertion de l’office AI ou des services sociaux est impliqué-e sur demande de l’ORP. Ainsi, sans devoir changer de conseiller attitré, les clientes et les clients peuvent bénéficier des compétences spécifiques d’un-e spécialiste en insertion. Thomas Weber, conseiller en insertion du service social, se souvient d’un employé de production qui était, au début, très instable. C’est pour cette raison que ce cas lui avait été confié, plutôt qu’au conseiller ORP. Thomas Weber menait deux entretiens par semaine. «Cet employé a pu se remobiliser en un temps record, précise-t-il. La conseillère des employeurs du guichet a pu ensuite rapidement lui proposer un poste de tourneur CNC. Il s’est bien remis de cet épisode et se plaît beaucoup dans sa nouvelle activité.»

Ce modèle fera-t-il école?

Une enquête a démontré que les clients et les employeurs sont très satisfaits des services du guichet unique. Une évaluation externe a conclu que cette solution est bien ancrée dans la région. Le guichet est notamment très efficace dans les cas complexes, sachant que ceux-ci ne sont pas très nombreux. Vu la nouveauté du projet, les statistiques ne sont pas encore très significatives. «Comparativement aux solutions standard des ORP ou de l’AI, le guichet unique présente des résultats aussi bons ou meilleurs. Mais nous ne parlons pas de révolution», précise encore Thomas Buchmann, responsable de l’Office de l’économie et du travail du canton d’Argovie et président de l’association «Guichet unique Marché du travail». Un groupe de projet examine actuellement la possibilité d’introduire des guichets uniques décentralisés dans tout le canton. Mais les communes argoviennes ont aujourd’hui des modes de travail très divers en matière d’insertion sur le marché du travail. Etabli à Aarau, l’office AI devrait, en cas d’introduction de structures décentralisées, répartir des collaborateurs sur plusieurs sites. Quant aux ORP, ils sont déjà décentralisés. Une impulsion décisive pour la mise en place d’un système de sécurité sociale innovant et orienté vers le marché ne peut venir que d’une vision commune de toutes les parties prenantes et de leur flexibilité.

Liens et références bibliographiques

www.pforte-arbeitsmarkt.ch

3 questions

«Une culture spécifique est née»

à Eros Barp, responsable du guichet

(Photo: DR)

Quelles sont vos expériences avec ce guichet unique? Nous avons réussi à nous ancrer dans la région et à être reconnus en tant que centre de compétences pour l’insertion professionnelle. Le projet pilote a été très exigeant pour nous tous: ce mode de collaboration n’existant encore nulle part, nous avons accompli un énorme travail de pionnier.

Qu’apporte cette collaboration entre l’AI, les services sociaux et l’ORP?
Comme nous travaillons tous sur le même site, nous pouvons éviter que les clients soient renvoyés d’une institution à l’autre et perdent un temps précieux. Ils ont un-e conseiller-ère attitré-e. Les employeurs de la région aussi ont une seule personne de contact. Celle-ci les aide à trouver du personnel adéquat ou, en cas de difficultés avec un collaborateur, à prendre des mesures permettant son maintien dans l’entreprise. Le guichet étant compétent pour les cas des trois institutions, cela nous procure une forte motivation à trouver des solutions durables.

Où se situent les difficultés?
Au début, nous avons rencontré des problèmes d’informatique dus aux systèmes différents ainsi que de protection des données. Des solutions ont été trouvées. La première année, la collaboration entre les employés des différentes institutions n’était pas toujours évidente, car il s’agissait d’un choc de trois cultures. Nous avons beaucoup travaillé sur ce point et, maintenant, une culture spécifique du guichet unique s’est installée. Malgré cela, nous restons naturellement influencés par nos institutions mères. dfl

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Le prochain numéro paraîtra le 13 décembre. Focus: Hausse des exigences