Edition 02 | 2015

MARCHÉ DU TRAVAIL

Interview d’Oliver Schärli, SECO

Œuvrer pour quelques dixièmes de point

Depuis septembre dernier, Oliver Schärli dirige le domaine Marché du travail/Assurance-chômage du Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO). Il se dit convaincu que le pilotage du service public de l’emploi fonctionne très bien.

Interview: Daniel Fleischmann

Oliver Schärli: «Le SECO ne va rien imposer mais rechercher le dialogue avec les cantons.» (Photo: Ladina Tuor)

Oliver Schärli: «Le SECO ne va rien imposer mais rechercher le dialogue avec les cantons.» (Photo: Ladina Tuor)

PANORAMA: Dans le cadre d’une troisième vague d’évaluation, le SECO a mené huit études afin de détecter les potentiels d’amélioration. Quelles en sont les principales conclusions? Oliver Schärli: Le principal enseignement est que la mise en œuvre de l’assurance-chômage (AC) a atteint un haut degré de maturité. Si des changements sont encore nécessaires, cela se mesure en dixièmes de pour-cent, et c’est réjouissant. L’application décentralisée des mesures entraîne forcément une certaine hétérogénéité. Un exemple: les saisonniers occupés dans la construction, sans emploi l’hiver, mais ayant une perspective de nouvelle embauche au printemps. Les cantons réagissent différemment à cette situation. Les uns accordent une seule fois un financement du chômage, d’autres proposent des mesures de qualification ou encore financent même l’«appel» répété à cette main-d’œuvre. Des adaptations plus fines sont aussi nécessaires lors de l’application des mesures du marché du travail. Certaines mesures sont très efficaces, mais d’autres devraient être réexaminées.

Dans quelle mesure les résultats des études sont-ils transférés dans les pratiques cantonales?
Ce transfert fonctionne bien. A notre avis, les cantons sont très innovants, mais nous pouvons contribuer à la coordination et à la communication. Nous discutons donc les résultats des études dans le cadre de structures communes, par exemple au sein de l’Association des offices suisses du travail. Mais les conclusions ne peuvent pas être dictées par le SECO, car les réalités diffèrent parfois beaucoup d’un canton à l’autre.

Ces différences sont effectivement très visibles. Par exemple, la ville de Berne ne travaille plus avec des entreprises sociales, alors que de telles collaborations sont maintenues ailleurs. Ces différences de systèmes vous dérangent-elles?
Pas du tout. La marge de manœuvre des cantons dans l’application des lois fédérales a fait ses preuves. Mais l’égalité des droits doit être garantie. Certains offices de placement sanctionnent sévèrement, alors que d’autres sont plus mesurés, ce qui provoque un certain malaise. Le SECO va examiner la question, sans toutefois viser une pratique de sanctions homogène.

Revenons sur les différences de pratiques quant aux «appels» répétés aux saisonniers. Qu’en pensez-vous?
La pratique des cantons consistant à n’accorder qu’une seule fois les prestations de l’AC est soutenue par plusieurs décisions du Tribunal fédéral. Elles soulignent que l’AC n’est pas compétente en cas de chômage répété dû à des activités saisonnières. L’idée est que les personnes actives dans des branches saisonnières doivent s’attendre à des interruptions d’emploi et ne sont, au fond, pas aptes au placement. Là encore, le SECO ne va rien imposer mais rechercher le dialogue. Nous souhaitons connaître les réflexions des régions aux pratiques plus libérales. Je pars du principe que leurs arguments sont fondés.

Nous avons évoqué les entreprises sociales. Elles sont actuellement critiquées et ternissent l’image du service public de l’emploi. Est-ce aussi votre sentiment?
Le terme «entreprise sociale» est effectivement très connoté. Mais dans certains cantons, elles collaborent avec succès et dans un rapport gagnant-gagnant, tant pour les organismes privés que pour l’AC. Citons l’exemple du Dock-Gruppe, à Lucerne. On y rencontre des personnes en fin de droits employées de manière adéquate et sur une base volontaire. Vu le faible nombre de cas, il n’est pas encore possible d’analyser les effets de façon pertinente. Reste que 30% des personnes concernées parviennent à rejoindre le marché du travail, un pas qu’elles n’auraient sans doute pas réussi à faire sans cette activité. Je plaide pour que ce sujet soit abordé objectivement en examinant les effets pour les personnes concernées, raison pour laquelle nous avons prolongé ce projet.

Des règles sur la collaboration entre les offices régionaux de placement (ORP) et les entreprises sociales ne seraient-elles pas utiles?
Ces dernières années, avec les besoins de l’assurance-invalidité et de l’aide sociale, les objectifs des entreprises sociales ont évolué vers l’insertion professionnelle. En ce sens, certaines de ces entreprises pourraient intéresser l’AC, si elles ne font pas de bénéfices grâce aux aides publiques et qu’elles ne concurrencent pas le premier marché du travail. Mais pour moi, il n’y a pas besoin de réglementer davantage.

Malgré le miracle de l’emploi suisse, le nombre de personnes en fin de droits est élevé. Etes-vous satisfait du taux de réinsertion atteint?
Globalement oui. La possibilité de retrouver un poste a fortement augmenté ces derniers mois, parallèlement au risque de perdre son emploi. Nous avons donc davantage de personnes à l’AC qu’autrefois, mais elles retrouvent aussi plus rapidement un emploi. Ce qui me préoccupe, c’est que les chances de réinsertion diminuent fortement après six ou sept mois. Nous avons actuellement 20?000 personnes touchant des indemnités journalières depuis plus d’une année. C’est beaucoup trop, et nous devons nous demander ce qui peut être amélioré. Je parle de modes d’accompagnement plus étroits, de mesures de qualification, de coachings individuels et de nouvelles possibilités de réintégrer le premier marché du travail. Au moins, je peux constater que le nombre susmentionné n’augmente pas.

Mais ce chiffre est en contradiction avec un marché du travail vorace…
N’oublions pas qu’en Suisse, le marché du travail a énormément changé depuis les années 1990. Même si nous le regrettons, nous sommes témoins d’une désindustrialisation. Certaines aptitudes ne sont plus demandées, des métiers disparaissent, alors que des professions exigeant d’autres qualifications voient le jour. Les professions commerciales le montrent bien. Il me paraît donc naturel que l’offre et la demande de qualifications ne correspondent pas toujours. La qualification des personnes exige du temps: elle est possible grâce à l’AC.

Comment le SECO entend-il soutenir les chômeurs de longue durée?
Une possibilité est d’utiliser davantage l’instrument de la validation des acquis, qui est issu de la formation professionnelle. Il permet d’identifier les aptitudes à disposition, de les compléter de façon ciblée et de les faire reconnaître. En outre, nous discutons avec les employeurs pour connaître leurs possibilités de prendre en compte le plan de carrière de personnes ayant exercé le même travail pendant 20 ans pratiquement sans formation continue. Jusqu’à présent, de telles questions ne se posaient qu’à partir de 50 ans. Enfin, les chômeurs de longue durée bien qualifiés ont besoin de modes d’accompagnement créatifs; divers cantons proposent de telles offres, que le SECO peut soutenir dans le cadre de l’initiative visant à combattre la pénurie de personnel qualifié.

Seriez-vous favorable à un financement dual des formations continues, en vue d’aider les personnes peu qualifiées à trouver un emploi?
Je n’ai pas de base sur laquelle m’appuyer pour répondre à cette question et pour dire qu’il serait peut-être intéressant de tester ce modèle. Mais fondamentalement, je défends le principe que l’AC doit se concentrer sur ses tâches essentielles et éviter autant que possible de combler des lacunes liées à d’autres institutions. La formation n’est pas un domaine clé de l’AC, la migration non plus; notre action est ici subsidiaire.

Les ORP auraient trop peu de temps pour poser des diagnostics individualisés, condition à l’attribution des mesures d’insertion adéquates. Que pensez-vous de cette observation de Bettina Wyer, auteure d’ouvrages spécialisés sur le sujet?
Cette observation semble correcte. Nos enquêtes révèlent aussi que certains conseillers suivent 120 dossiers et plus, alors qu’une centaine serait l’idéal. Des postes supplémentaires seraient justifiés. J’espère également que le nouveau profil de formation des conseillers en personnel entraînera une professionnalisation accrue du travail quotidien et une diminution de la pression temporelle. Il manque également un outil qui puisse, au-delà de la collecte de données quantifiables sur le travail des personnes en recherche d’emploi, recenser des facteurs subjectifs susceptibles de mener à des mesures plus appropriées. Nous développons un tel programme en ce moment. Enfin, nous avons du retard en matière de cyberadministration. La commission de surveillance de l’AC m’a donné mandat de lancer un tel projet. Il permettra d’effectuer des démarches par Internet et ainsi de les simplifier, tant au sein de l’administration que dans la relation avec les personnes à conseiller ou avec les employeurs. Une telle plateforme devrait être opérationnelle d’ici deux à trois ans.

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