Edition 06 | 2015

ORIENTATION

Carrières scientifiques féminines

Encourager les femmes au sein des universités

Majoritaires dans les cursus de bachelor et de master, les femmes mènent rarement une carrière académique jusqu’au bout. Les plans d’action mis en place dans les universités suisses visent à lutter contre cette perte de talents.

Par Ingrid Rollier, rédactrice de PANORAMA

Après son doctorat en psychologie sociale à l’Université de Lausanne, Klea Faniko a obtenu une place de postdoctorante, puis de collaboratrice scientifique à l’Université de Genève pour poursuivre ses recherches pendant trois ans. Son vœu: mener une carrière scientifique et occuper à terme un poste de professeure dans une université. Mais les places sont rares et les obstacles nombreux. Que ce soit à l’université ou dans le secteur privé, les carrières féminines se rétrécissent dans les plus hautes sphères. Alors que les étudiantes représentent en moyenne plus de 50% des effectifs dans les universités suisses, plus de 80% des postes de professeur sont occupés par des hommes. Les postes fixes dans les universités sont rares et la concurrence est vive. Dans cette course ardue et sélective, les femmes abandonnent plus souvent la partie que les hommes.

Lente progression

Aujourd’hui, la Suisse compte plusieurs femmes à la tête de ses hautes écoles (une nouvelle rectrice vient par ailleurs d’entrer en fonction à l’Université de Fribourg). Les fonctions académiques élevées semblent donc plus accessibles aux carrières féminines que par le passé. La situation a connu des progrès et le nombre de femmes à des postes dirigeants a augmenté ces 20 dernières années. Mais l’objectif des plans d’action des universités d’atteindre 25% de femmes professeures ne se réalisera pas en 2016. La progression est lente, le taux ayant passé de 18% en 2012 à 19% en 2014. Parmi les nouvelles nominations, la proportion est toutefois plus élevée, notamment dans les Universités de Genève, de Lausanne et de Fribourg qui imposent des taux interdisciplinaires de référence de 30 à 40%. Soutenus par la Confédération, les plans d’action sont mis en œuvre par les bureaux de l’égalité des universités, en collaboration avec le rectorat et les facultés. Pour réussir à accroître le nombre de femmes en fin de parcours, Brigitte Mantilleri, directrice du Service égalité de l’Université de Genève, estime qu’il faut les soutenir dès le niveau postdoctoral. En augmentant la masse critique, les chances sont plus grandes de voir davantage de personnes arriver jusqu’au bout. Après le doctorat, les étapes habituelles d’une carrière passent par plusieurs années de post-doctorat, un poste de maître assistante ou de maître de recherche et d’enseignement, puis de professeure assistante. Il ne s’agit pas de postes fixes mais d’engagements à durée limitée ou de places financées par une bourse. Brigitte Mantilleri souligne qu’il faut agir sur plusieurs plans simultanément: «Sur le plan institutionnel, nous sensibilisons les décanats des facultés ainsi que le corps professoral, afin de modifier leur regard et leur fonctionnement, en particulier dans les procédures de nomination. Les candidatures féminines doivent gagner en visibilité. Nous avons créé un nouveau type de bourse pour financer des places de professeure assistante permettant de préparer la succession d’un professeur proche de la retraite. Des candidates particulièrement douées venant d’ici et d’ailleurs seront proposées par les facultés et nommées par le rectorat au gré des possibilités financières.»

Conseil et accompagnement

Sur le plan individuel, les chercheuses bénéficient de programmes de soutien adaptés à chaque étape de leur parcours. Destiné aux étudiantes doctorantes, le mentorat «StartingDoc» permet à ces dernières de démarrer du bon pied leur travail de recherche et de s’assurer que cette voie correspond bien à leurs attentes. Les ateliers «Regard», dont le programme est renouvelé chaque année selon les besoins, sont proposés par tous les cantons romands et s’adressent aux femmes à tous les niveaux de carrière. Certains apportent des outils concrets sur la méthodologie de la recherche, la rédaction d’un C. V. ou la constitution d’un dossier de candidature, d’autres sont axés sur la communication, le management d’équipe, la perception de soi ou le développement de compétences personnelles. «Je pensais savoir comment rédiger une lettre de candidature ou comment me présenter en public, mais j’ai beaucoup appris grâce au feed-back de l’animatrice et au regard des autres participantes», relève Klea Faniko. Certains ateliers interrogent les ressorts de la motivation, le choix de carrière et les difficultés à surmonter. L’atelier «Conjuguer une carrière au féminin», animé par Françoise Piron, formatrice et directrice de l’association Pacte, propose d’identifier les obstacles à la progression du parcours professionnel, sans passer les freins intérieurs sous silence. Il aide les femmes à décortiquer leurs projets de vie privée et professionnelle et à décrire leur état d’esprit face à une carrière. «Je ne donne pas de trucs pour réussir. Je veux plutôt inciter les participantes à réfléchir à leurs émotions pour être en accord avec elles-mêmes», précise Françoise Piron. L’animatrice suggère par exemple de se confronter à la culpabilité qu’une mère peut ressentir lorsque sa carrière exige un long séjour à l’étranger. Une meilleure connaissance de soi permet de trouver un sens à ses actions et une cohérence avec ses choix de vie. «Une personne qui est au clair avec ses sentiments et sûre de son objectif peut s’engager pleinement dans son projet professionnel», souligne Françoise Piron.

Concilier vie professionnelle et vie privée

Afin d’être conseillée par une femme qui a suivi le même chemin qu’elle et qui a réussi, Klea Faniko a participé au mentorat «Relève académique» qui s’adresse aux doctorantes avancées ainsi qu’aux postdoctorantes. La mentore l’a aidée à préparer une stratégie de carrière. La question de la conciliation entre vie professionnelle et vie privée s’est posée de manière cruciale à la jeune chercheuse, mère de deux enfants de 3 et 6 ans, lorsqu’un projet important à l’étranger lui a été proposé. «Il faut oser, lance Klea Faniko. Ma mentore, qui a connu la même situation, a su me donner confiance en moi pour aller au-delà des limites imposées par les rôles de genre dans notre société. L’an dernier, avec une aide du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS), j’ai pu me rendre trois mois aux Pays-Bas auprès des deux plus grandes expertes dans mon domaine.» Grâce à cette collaboration, la jeune femme occupera un nouveau poste à Utrecht dès 2016. Pour Klea Faniko, être mère n’est pas un obstacle à la carrière mais demande un bon sens de l’organisation. Elle a mis en place des mécanismes de pensée très clairs sur ses objectifs ainsi que sur les délais et les contacts utiles dans ses activités professionnelles. Lors de son séjour à l’étranger, elle a pu effectuer des déplacements réguliers pour retrouver sa famille. «Les femmes qui mènent une carrière académique rencontrent les mêmes difficultés que celles qui visent un poste élevé dans l’économie privée», remarque Klea Faniko, dont les recherches portent sur les carrières féminines dans les hautes écoles et les entreprises, sur la relation entre genre et statut social, sur les quotas et sur le soutien des femmes bien placées aux jeunes femmes qui souhaitent faire carrière. Actuellement, les universités mettent l’accent sur les mesures facilitant la conciliation entre vie professionnelle et vie privée, un enjeu important lors de la construction d’une carrière. La tendance se dirige vers des services qui s’adressent non seulement aux femmes mais aussi aux hommes: des conseils pour couples, des aides concrètes pour les parents (places de crèche, par exemple) et un important matériel d’information. Des campagnes de sensibilisation visant un large public sont également menées. La campagne «Stéréotypes Tip Tip» de l’Université de Genève questionne les représentations ancrées dans les esprits en rapport avec les choix de vie et de carrière. D’autres actions cherchent à susciter l’intérêt des jeunes filles pour les carrières scientifiques, afin d’augmenter leur effectif dans les domaines MINT (mathématiques, informatique, sciences naturelles et technique). Les jeunes filles font d’ailleurs l’objet d’une attention particulière dans les écoles polytechniques fédérales qui développent plusieurs programmes destinés à toutes catégories d’âge, dès l’école primaire (cf. édition 3/2013 de la revue PANORAMA).

Liens et références bibliographiques

Dubach, Ph. (2015): Programme P-4 de la CUS, Sous-programme «Egalité des chances»: rapport intermédiaire. Berne, BASS.
Felber, P. (2015): Einschätzung der Karrieresituation von Nachwuchswissenschaftlerinnen in der Schweiz. Bern, Akademien der Wissenschaften Schweiz.

Encadré

«La carrière académique est un très long marathon»

(Photo: DR)

Dès le début de ses études de droit, Sévane Garibian voulait faire de la recherche et devenir professeure. Après sa licence, elle enrichit ses connaissances en effectuant deux masters et un doctorat en France, puis accomplit deux postdoctorats en Espagne et en Argentine. Afin de mettre un maximum de chances de son côté, il lui faut créer un réseau en Suisse et à l’étranger, publier des articles, se faire connaître, présenter des dossiers de candidature solides et convaincants, savoir anticiper l’étape suivante. Deux moteurs poussent la chercheuse en avant: la passion pour son métier et la conscience aiguë qu’une meilleure représentation des femmes est nécessaire. «Mon parcours et mon domaine de recherche – le droit face aux crimes de masse – exigent un engagement absolu», relève Sévane Garibian, qui a obtenu une chaire d’enseignement à l’Université de Neuchâtel en 2008, puis une bourse d’excellence de l’Université de Genève en 2011. Grâce à ce soutien, elle a pu approfondir ses recherches et présenter un vaste projet que le FNS accepte de parrainer durant quatre ans: dès 2016, elle sera professeure boursière à la tête d’une nouvelle équipe de recherche. «Comme une cheffe d’entreprise, je crée une nouvelle structure, se réjouit la jeune femme. Je souhaite à mon tour offrir une chance aux plus jeunes et recruterai trois personnes à trois niveaux académiques différents: un-e auxiliaire de recherche, un-e doctorant-e et un-e postdoctorant-e. Ce projet est une opportunité extraordinaire, mais rien n’est jamais gagné pour obtenir un poste professoral fixe. La carrière académique est un très long marathon: en plus des compétences, il faut de l’énergie et beaucoup d’endurance.»

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes