Edition 06 | 2015

Focus "Langues"

Projet de recherche «Placement public et compétences linguistiques»

L’importance des langues lors de la recherche d’emploi

Comment faire pour que des chômeurs ne parlant pas bien l’allemand ou le français parviennent à trouver un emploi, en sachant que cela coûterait beaucoup trop cher de tous les inscrire à des cours de langue? Telle est la question à laquelle les conseillers en personnel de l’ORP sont confrontés.

Par des collaborateurs du Centre scientifique de compétence sur le plurilinguisme (CSP) et de l’Université de Lausanne (UNIL)

Notre projet de recherche a examiné le rôle de la langue dans l’accès au marché du travail. Quelle est l’importance des connaissances linguistiques lors de la recherche d’emploi? Cette question était au centre d’une enquête standardisée en ligne, que nous avons menée auprès des ORP de 18 cantons. Au total, 646 conseillers en personnel (CP) ont répondu (taux de participation de 54%). Nous avons en outre suivi 31 chômeurs dans trois ORP du canton de Fribourg et interviewé leurs CP de même que plusieurs employeurs.

Exigences linguistiques variées

Tant les CP que les employeurs interrogés soulignent l’importance de la langue officielle du canton. De bonnes connaissances de deux langues officielles (surtout l’allemand et le français) ainsi que de l’anglais représentent un grand avantage dans le secteur tertiaire et pour des fonctions administratives. Par contre, pour d’autres postes (notamment dans la production) et d’autres branches (construction, agriculture), les compétences dans la langue officielle ne sont pas considérées comme indispensables; ce sont plutôt des connaissances en langues étrangères (comme le portugais et l’espagnol) qui sont recherchées. Près de 37% des CP indiquent que des demandeurs d’emploi se sont vu fréquemment refuser un poste uniquement en raison de connaissances linguistiques insuffisantes, 51% des CP indiquant que cela a été parfois le cas. Environ 64% des CP estiment que les compétences linguistiques formulées dans la description de poste par les employeurs sont généralement trop élevées par rapport à celles effectivement nécessaires. Le parcours de chômage des demandeurs d’emploi suivis dans le cadre de l’étude dépend de nombreux facteurs individuels. Les compétences linguistiques sont considérées comme «importantes» à «très importantes» par 91% des CP interviewés. Mais cette importance n’est pas figée: les compétences linguistiques requises deviennent prioritaires ou secondaires en fonction des exigences du poste en question. Quelque 93% des CP affirment que la motivation est «très importante» pour trouver un emploi (cf. graphique). C’est pourquoi les cours de langue en tant que mesures du marché du travail (MMT) ne sont ni imposés ni mis à disposition automatiquement, mais dépendent de la motivation des demandeurs d’emploi. Sur l’ensemble du pays, environ un cinquième des dépenses de formation continue couvertes par l’assurance-chômage le sont pour des cours de langue en lien avec le marché du travail. Ces cours se situent en deuxième position après ceux relatifs au bilan personnel/professionnel et aux stratégies de recherche d’emploi. En 2010, près de 20'000 personnes ont participé à ces cours de langue.

Pourquoi promouvoir une langue?

Dans le cas de chômeurs de langue étrangère, l’accent est mis sur l’amélioration des connaissances de la langue officielle. Alors que les chômeurs de langue étrangère peu ou pas qualifiés sont généralement dirigés vers des cours de langue avec une visée d’intégration ou des programmes d’emploi temporaire (qui sont aussi censés exercer un effet positif sur l’apprentissage de la langue officielle locale), les demandeurs d’emploi qualifiés suivent plutôt des cours de langue intensifs. Selon notre enquête, les cours de langue collectifs (dans le cadre des MMT) visent en premier lieu à acquérir un niveau minimal dans la langue officielle du canton (90%), puis à intégrer socialement les chômeurs de langue étrangère (82%) et à les insérer dans le marché du travail (81%). On peut catégoriser les demandeurs d’emploi suivis dans le cadre de l’étude en trois groupes. Les «plurilingues favorisés» sont des personnes particulièrement motivées, de l’avis des CP; elles bénéficient de MMT linguistiques en vue d’améliorer leurs chances de trouver un emploi (selon leur origine et leurs qualifications, soit dans la langue officielle locale, soit dans une langue étrangère, la plupart du temps l’anglais). Les «plurilingues relégués» englobent les demandeurs d’emploi au bénéfice d’un capital linguistique supérieur à la moyenne mais qui n’est plus déterminant pour retrouver un emploi. Celui-ci ne peut cependant compenser les inconvénients liés au changement de leur situation biographique (enfants à garder ou âge, par exemple). Les «plurilingues négligés» forment la troisième catégorie. Par le passé, leurs compétences linguistiques limitées (et souvent aussi leur faible niveau de qualification professionnelle) n’ont pas été un obstacle pour trouver un emploi. Durant la phase de chômage, ils ne peuvent accéder aux MMT dans le domaine des langues qu’à certaines conditions. Le CP juge en effet la recherche d’emploi, la mobilisation du réseau social et les gains intermédiaires plus profitables.

Différences cantonales

Notre étude démontre que les compétences linguistiques ne jouent pas un rôle clairement identifiable sur le parcours de chômage. Les facteurs biographiques, professionnels et personnels ont souvent plus d’influence. Il est par conséquent extrêmement difficile de prédire et de valoriser des facteurs décisifs pour l’employabilité d’un demandeur d’emploi. Etant donné que les compétences linguistiques jouent un rôle de filtre capable de permettre ou d’empêcher l’accès à un emploi (ou à des prestations de l’assurance-chômage), il ne faut pas sous-estimer leur influence. Ainsi, il paraît d’autant plus étonnant que les cantons – voire certains CP d’un même canton – abordent ce défi de façons très différentes. Des recherches complémentaires seraient bienvenues pour éviter que les cours de langue ne soient imposés ou ignorés par les CP de façon arbitraire. Il s’agit là également d’une question d’égalité des chances. En outre, les points de vue divergent notamment sur la question de savoir si les MMT dans le domaine des langues doivent être octroyées uniquement dans les cas où une réinsertion rapide et durable est possible (logique d’investissement) ou si ces dernières peuvent aussi servir à l’intégration sociale des chômeurs plus précarisés en raison de compétences linguistiques insuffisantes («plurilingues négligés»). Au vu des directives et des pratiques parfois opposées, une clarification serait utile. Celle-ci permettrait de préciser aux CP s’ils peuvent octroyer de telles MMT aux personnes peu ou pas qualifiées désireuses d’améliorer leurs compétences linguistiques et de mentionner les autres institutions pouvant être mises à contribution.

Liens et références bibliographiques

CSP (Flubacher, M.-Ch., Coray, R., Duchêne, A.) et UNIL (Zurbriggen, S., Pante, I., Singy, P.) (2015): Placement public et compétences linguistiques. Fribourg/Lausanne.

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Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes