Edition 05 | 2015

Focus "Rupture de formation"

Interruptions d’études

Abandonner ses rêves, oser autre chose

Un étudiant sur quatre – soit nettement moins que dans les années 1980 – interrompt ses études. Les raisons sont nombreuses, tout comme les efforts visant à réduire encore davantage ces chiffres.

Par Anna Zbinden Lüthi, rédactrice de PANORAMA et conseillère en orientation universitaire

«J’aurais pu refaire ma première année de médecine et avoir encore une chance, mais j’ai senti qu’il était temps de dire adieu à mon rêve. J’ai longtemps gardé espoir et je me suis beaucoup battue», explique Sarah Hamdi, après avoir échoué deux fois à l’obstacle du numerus clausus et après une année d’études à l’Université de Lausanne qui s’est également soldée par un échec. «Cela devenait ridicule de s’acharner dans le seul objectif d’éviter à tout prix l’échec si mal perçu dans la société. Il n’est pas facile de trouver le bon moment d’abandonner un projet», ajoute-t-elle. Selon le Centre suisse de coordination pour la recherche en éducation, plusieurs facteurs augmentent le risque d’abandon des études: le fait d’être un homme, le fait d’être plus âgé que la moyenne des étudiants et les mauvais résultats obtenus au gymnase. Les études en sciences naturelles, en médecine, en pharmacie ainsi qu’en sciences exactes et techniques font partie des cursus avec les risques d’abandon les plus élevés. Les étudiants abandonnent souvent en raison de mauvaises notes, de problèmes financiers ou par manque d’intérêt. Ils auront déboursé entre 16'000 et 26'000 francs par année pour les frais d’études et les dépenses de la vie courante. En outre, l’abandon leur coûte du temps et peut aboutir à une déception et à un rejet par l’environnement social, à une perte de sens, voire à une crise identitaire. Si les étudiants trouvent une solution cohérente, ils découvrent souvent de nouvelles perspectives, sont plus au clair sur leurs objectifs, aiguisent leur capacité de réflexion et élargissent leurs stratégies de recherche et d’apprentissage. La Confédération et les cantons paient aussi des sommes considérables pour les hautes écoles: une année d’études coûte, par étudiant, entre 9000 francs (psychologie appliquée HES, linguistique), 39'000 francs (musique, arts de la scène et autres arts) et 51'000 francs (technique dentaire). Selon le baromètre de Bologne 2013, chez les étudiants titulaires d’un certificat d’accès suisse et d’un diplôme obtenu dans des hautes écoles de même type, le taux d’échec est de 24,8%. En comparaison internationale, la Suisse se classe parmi les pays affichant un taux d’abandon relativement bas. Toutefois, les chiffres sont suffisamment élevés pour que des mesures de réduction de coûts soient recherchées à tous les niveaux.

Encourager les compétences de base pour les études

En 2011, la Confédération et les cantons ont décidé de procéder à une évaluation nationale de la réforme de la maturité. Cette évaluation s’est déroulée en deux temps. EVAMAR II, la seconde phase de l’évaluation, s’est concentrée sur la qualité de la formation gymnasiale et de la maturité. Sur la base des résultats, la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique a lancé divers projets afin d’améliorer l’aptitude aux études des titulaires de la maturité. Un des projets, placé sous la direction du professeur Franz Eberle de l’Institut des sciences de l’éducation de l’Université de Zurich, s’est attaché à identifier les compétences de base en mathématiques et en langue première constitutives de l’aptitude générale aux études supérieures. «Les compétences de base sont comme un savoir-faire technique requis dans la plupart des domaines d’études. Les gymnasiens qui ont des lacunes importantes ne sont en général pas aptes aux études, bien que leur certificat de maturité atteste le contraire», relève Franz Eberle. Le professeur ajoute qu’en raison du système de compensation – où des notes insuffisantes dans certaines branches sont compensées par de bonnes notes dans d’autres – le savoir et le savoir-faire minimaux ne sont pas assurés. «Les prérequis en matière de compétences de base pourraient être remplis grâce aux cours d’appui, à des matières utilisées dans les autres branches, à des demi-classes ou à des tests», recommande-t-il. Les objectifs globaux du gymnase, l’aptitude générale aux études ou la disposition à assumer des responsabilités au sein de la société doivent continuer à être atteints.

Mesures en faveur d’un taux de réussite plus élevé

Dans son rapport «Comment éviter le numerus clausus en Suisse?», economiesuisse propose huit réformes visant à augmenter le taux de réussite, dont des cours obligatoires d’orientation professionnelle, une expérience pratique en dehors de l’école, une certification des gymnases ou la publication du taux de réussite des gymnases. Les offices cantonaux d’orientation universitaire soutiennent, en collaboration avec les gymnases, les futurs titulaires d’une maturité dans le choix des études par le biais de séances d’information, de conseils individuels, d’ateliers et de discussions en classe. Les hautes écoles aussi travaillent activement à l’augmentation du taux de réussite: les responsables de filières très prisées (sciences des médias, sciences politiques, psychologie, notamment) ont proposé la mise en place de procédures de sélection générales. Sur la base d’une recommandation de swissuniversities datant de 2010, ces limitations ont été instaurées pour les étudiants étrangers dans plusieurs hautes écoles suisses. Les lois cantonales sur les universités pourraient aussi prévoir de manière générale des dispositions en matière d’admission pour les étudiants suisses, à condition toutefois que les moyens financiers ne suffisent plus à assurer des études en bonne et due forme et que l’égalité des chances reste garantie. Les cantons se sont exprimés en défaveur d’une procédure de sélection générale. En conséquence, les responsables des filières d’études ont développé plusieurs offres autour de la phase de démarrage des études: ateliers sur l’amélioration des stratégies d’apprentissage, cours d’introduction, tutorats, systèmes de coaching ou de mentorat, autoévaluations en ligne, année d’évaluation. L’année d’évaluation notamment constitue un obstacle important pour nombre de nouveaux étudiants. Les hautes écoles utilisent aussi des canaux d’information comme des journées portes ouvertes, des séances d’information et des sites Internet. En Allemagne, l’entreprise de conseils aux entreprises et en ressources humaines ECS Unternehmens- und Personalberatung a opté pour une autre approche en développant, en collaboration avec l’Agence fédérale pour l’emploi, un site Web à l’intention des personnes qui abandonnent leurs études: le portail studienabbrecher.com contient des informations supplémentaires et des tests, payants pour certains. Dans l’ensemble, on peut dire que le nombre important d’abandons n’influe pas sur la réputation d’une haute école. L’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), par exemple, présente une excellente note dans les classements internationaux mais affiche un taux d’abandon de 35% dans les premières années du cursus bachelor.

Diversité des facteurs d’influence

Comme esquissé plus haut, les gymnases, les hautes écoles, les services d’orientation et les milieux politiques préconisent de nombreuses solutions pour réduire le taux d’abandon. Des résultats sont déjà visibles: si le taux d’abandon était encore de 40% en 1979, le taux de réussite a pu être augmenté grâce au nombre croissant d’étudiantes, qui ont souvent un taux de réussite supérieur. Il n’est pas encore certain que les mesures précitées auront l’effet escompté vu le grand nombre de facteurs entrant en ligne de compte. En 2005, lors d’une conférence de l’ASOU (Association suisse pour l’orientation universitaire), les conseillers et conseillères ont défini plusieurs facteurs influant sur la réussite des études:
– la motivation, l’intérêt (intérêt pour le domaine d’études et le domaine spécifique, curiosité, objectifs spécifiques à la branche et/ou à la profession, intérêt pour les théories et les langues étrangères);
– les conditions personnelles (santé physique et psychique, planification réaliste des finances, bon réseau social, compétences sociales et confiance en soi);
– l’information (idée réaliste du domaine d’études et des perspectives professionnelles ainsi que des conditions cadres institutionnelles);
– le comportement de travail (techniques de travail et d’apprentissage appropriées, intégration, gestion constructive des échecs, persévérance);
– les capacités intellectuelles (dons, intelligence, aptitudes spécifiques);
– l’équilibre personnel.
Le mot de la fin revient à Sarah Hamdi*: «Nous vivons manifestement avec la peur constante de l’échec. Dans le même temps, nous avons peur de regretter quelque chose. Est-ce là le résultat d’une société aux exigences trop élevées? Est-ce la raison pour laquelle nous avons du mal à abandonner? Comme si le fait de capituler était une forme de défaillance. Pourtant, la question est de savoir ce qu’on fait des conséquences: se noyer dans la déception ou développer de nouveaux rêves. Certains rêves doivent être abandonnés, mais la capacité de rêver, jamais.»

* La conclusion de Sarah Hamdi est extraite de son texte «Besser scheitern» (mieux échouer), qui lui a valu le prix «Essay» de la revue «Das Magazin».

Encadré

«Je ne m’étais pas assez informé»

Par Jonas Z., 22 ans

(Photo: DR)

Après avoir obtenu la maturité en 2012 à Berne, j’ai décidé de prendre une année sabbatique pour travailler et gagner un peu d’argent. J’avais déjà réfléchi à la question des études pendant le gymnase et j’avais opté pour les sciences de l’environnement à l’EPFZ. J’y ai commencé mes études en septembre 2013. J’ai rapidement constaté que je ne m’étais pas assez informé sur ce qu’on allait apprendre et sous quelle forme. Par ailleurs, j’étais assez déçu des perspectives professionnelles. J’ai donc demandé à plusieurs personnes qui, à mes yeux, exerçaient des métiers passionnants ce qu’elles avaient étudié. La réponse a été unanime: physique. Six semaines après le début des cours, j’ai changé de voie, mais c’était déjà trop tard pour rattraper mon retard. J’ai donc suivi uniquement les cours d’introduction à la physique pour déterminer si c’était bien la filière qui me correspondait. J’ai ensuite décidé de revenir à Berne, car le niveau était trop exigeant pour moi à l’EPFZ. Je me suis aussi rendu compte que la ville de Berne me plaisait bien plus que celle de Zurich. Aujourd’hui, je suis en 2e année de physique et mathématiques à l’Université de Berne et je suis très satisfait de ma décision. Je n’avais pas suffisamment réfléchi à ce que je voulais faire plus tard et je n’avais donc pas assez comparé les différentes filières d’études. C’est seulement quand on a commencé les études qu’on réalise comment c’est vraiment.

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 13 décembre. Focus: Hausse des exigences