Edition 04 | 2015

Focus "Apprendre tout au long de la vie"

MOOCs et Cie

Apprendre par Internet

Aujourd’hui, il est possible d’aller à l’université via Internet, de nombreuses hautes écoles utilisant des MOOCs. La formation professionnelle supérieure avance par petites étapes, mais elle connaît elle aussi des développements prometteurs.

Par Daniel Fleischmann, rédacteur de PANORAMA

Le Rolex Learning Center de l’EPFL, un espace pour les travaux de projets et l’apprentissage en petites équipes. (Photo: EPFL/Alein Herzog)

Le Rolex Learning Center de l’EPFL, un espace pour les travaux de projets et l’apprentissage en petites équipes. (Photo: EPFL/Alein Herzog)

«L’apprentissage en ligne est en train de révolutionner le monde. Le domaine de la formation ne sera plus jamais le même.» Anant Agarwal s’exprime calmement devant la caméra, mais il est sûr du poids de ses mots. «Une classe de 100'000 personnes qui assistent aux meilleurs cours dispensés par les meilleurs professeurs des meilleures universités et tu en fais partie – c’est génial!»

Ecoles polytechniques fédérales: communication globale

Les meilleures universités, une classe de 100'000 étudiants? Anant Agarwal n’exagère pas. Il parle d’edX, une plateforme d’apprentissage par Internet à but non lucratif, dont il est le PDG. La plateforme a été lancée par deux universités leaders au niveau international, Harvard et le Massachusetts Institute of Technology, et fait partie des nombreux forums d’enseignement en ligne, appelés «MOOCs» (Massive Open Online Courses). A l’heure actuelle, edX comprend 500 séminaires dans toutes les filières d’études possibles. Trois millions d’utilisateurs sont inscrits. L’Université de Genève, l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) ou encore l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) proposent également des MOOCs. Le MOOC «Future Cities», par exemple, traite de la fonction et du développement des villes. Il a été conçu par une équipe dirigée par Gerhard Schmitt, professeur en architecture de l’information, et aborde un grand nombre de thèmes par le biais de didacticiels, d’exercices et de lectures, associés à des examens et à des chats avec d’autres étudiants et l’équipe dirigeante. Le cours dure dix semaines. Il a été organisé deux fois jusqu’à présent. Quelque 20'000 étudiants de 165 pays y ont participé; 2000 ont tenu jusqu’à la fin. «Les expériences sont très positives, relève Gerhard Schmitt. Ceux qui souhaitent se perfectionner le peuvent. Il n’y a plus de barrières sociales. Les discussions étaient aussi animées que lors de séminaires ordinaires. Grâce à ce type de MOOCs, l’école peut marquer sa présence au niveau international en plus des rankings. Les nouvelles candidatures de qualité en sont le résultat.» Pour l’EPFZ, la participation à edX fait partie des obligations d’une haute école tournée vers l’international. Mais l’école utilise la plateforme avec parcimonie. Daniel Künzle, directeur du Centre de formation continue de l’EPFZ, parle de taux élevés d’interruption dans les MOOCs et d’un enseignement le plus souvent conservateur. «Internet transforme l’enseignement au travers des MOOCs ou de Moodle, il n’y a pas de doute. Mais il n’atteindra jamais la qualité de l’enseignement présentiel. Il est possible d’obtenir un Master of Engineering à Georgia Tech, sans n’avoir jamais mis les pieds dans cette université. Ce n’est pas l’objectif de l’EPFZ», explique Daniel Künzle. L’enseignement nécessite des cerveaux et de la réflexion. C’est pourquoi l’école pousse les étudiants rapidement au-delà de l’acquisition de savoir et les confronte aux problèmes des recherches actuelles. Le critical thinking ne peut être acquis que par contact direct. En outre, les études sont l’occasion de transmettre des compétences sociales ou éthiques, ce qui requiert également des situations réelles. Au lieu de proposer uniquement des MOOCs en accès libre, l’EPFZ mise donc sur un enseignement présentiel qui, grâce à des MOOCs bien conçus – l’école parle de «TORQUEs» (Tiny, Open-with-Restrictions courses focused on Quality and Effectiveness) – est allégé en ce qui concerne la pure transmission de savoir. Les premiers essais ont été si encourageants que la direction de l’EPFZ a décidé, en 2015, de mettre en œuvre le concept. A cet effet, un studio est en cours de planification et de construction. Il permettra la production flexible et rapide de divers formats vidéo avec un accompagnement didactique et technique global. Le rôle du professeur évolue donc: «From sage on the stage to guide on the side», précise Daniel Künzle, en citant la chercheuse en sciences de l’éducation Alison King.

Flipped classroom

A l’EPFL, ce développement s’est exprimé dans l’architecture du Rolex Learning Center. Les frontières entre les disciplines sont tombées pour laisser le champ libre aux travaux de projets et à l’apprentissage en petites équipes. Per Bergamin, directeur de l’IFeL (Institut pour la recherche sur la formation à distance et la formation en ligne) de la Haute école spécialisée à distance de Suisse (FFHS), qualifie le Rolex Learning Center de flipped classroom, soit une salle de classe inversée. Dans ce concept, l’acquisition de savoir se déroule de manière individuelle, alors que l’enseignement en tant que tel n’est utilisé que pour des exercices complexes. A la FFHS, où 80% de l’apprentissage se fait depuis la maison, ce concept a une longue tradition, indépendante d’Internet. L’école franchit une étape de plus avec le projet pilote «Apprentissage adaptatif avec Moodle» (ALMoo). Ce projet consiste d’abord à analyser les besoins et le comportement des étudiants à distance et, dans une deuxième étape, à utiliser ces données pour établir des programmes d’études adaptés en permanence. «Les études peuvent vraiment être axées sur les activités professionnelles des étudiants», explique Per Bergamin. Le rôle des enseignants est ainsi transformé: ils devront à l’avenir être en mesure de concevoir des programmes de formation individuels sur Moodle et de développer dans le même temps des exercices adaptés pour l’enseignement présentiel commun. «Nous allons former nos 190 professeurs sur le plan didactique – une tâche de titan», ajoute-t-il.

Dans la formation professionnelle supérieure

Les prestataires de la formation professionnelle supérieure suivent ces développements de près. L’Ecole supérieure technique Mittelland développe par exemple sur son site de Bienne un concept d’enseignement mixte (blended learning) qui complétera l’utilisation de la plateforme Moodle. Ce projet s’inscrit dans le contexte d’une décision d’économie du canton d’un million de francs par an. «Nous considérons la décision d’économie comme une chance et allons concevoir près d’un tiers de notre offre sous la forme d’études individuelles encadrées. Il n’y aura plus de cours le vendredi», indique le vice-directeur Daniel Sigron. Ce dernier part du principe que ce projet n’entraînera aucune grosse perte en termes de qualité. Le lancement est prévu en octobre 2016. Afin de soutenir les enseignants, Andreas Schubiger, responsable du Centre de compétences saint-gallois en pédagogie appliquée pour la formation professionnelle, va développer des programmes d’apprentissage mixte. Le réseau Internet ceyeclon.com, auquel participent d’autres écoles et Siemens par le biais de l’association Sitela (Swiss International Teaching Equipment & Learning Association), constitue un autre point fort. Il permet de travailler à des postes connectés à Internet et couplés à de nouveaux supports de cours. Au Centre de formation esg aussi, le blended learning devient de plus en plus concret. L’école propose quatre formations ES et souhaite les compléter par des formes d’apprentissage appropriées au cours des prochaines années, selon son directeur Klaus Küfner. Un groupe spécialisé élabore actuellement les supports nécessaires, qui sont déjà utilisés depuis quelques mois dans la filière de technicien ou technicienne ES en processus d’entreprise. Il s’agit avant tout de programmes d’entraînement accessibles en ligne et proposant des exercices supplémentaires aux étudiants qui en ont besoin. Klaus Küfner met en garde contre les attentes disproportionnées: «Nous avons interrogé nos étudiants sur leurs souhaits: ils veulent 85% d’enseignement présentiel. Dans ce cas-là, leur présence est obligatoire et ils ne sont pas distraits. La formation individuelle exige quant à elle beaucoup de motivation et un apprentissage actif, qui font souvent défaut.» Le directeur pointe en outre le niveau en allemand et en mathématiques qui a tendance à s’affaiblir ainsi que des aptitudes en partie lacunaires dans l’utilisation des ordinateurs. Directeur de l’Institut suisse d’économie d’entreprise, Peter Petrin observe lui aussi des limites évidentes à la formation individuelle, même lorsqu’elle est fondée sur Internet. Son école utilise certes les possibilités offertes par Internet en tant que plateforme de communication et de stockage intelligent pour la préparation et l’encadrement de l’enseignement (les étudiants ont accès à des jeux, à des exercices, à des supports didactiques ou à des vues d’ensemble de la planification de la formation et des éléments du système de qualification). Toutefois, l’école ne propose pas d’unités didactiques interactives ou de sessions de chat encadrées, les essais n’ayant eu que très peu d’écho. «20% des gens peuvent gérer des méthodes mettant l’accent sur l’apprentissage individuel à distance, 80% en sont incapables. L’individu préfère le plus souvent l’interaction sociale directe avec les autres pour apprendre. La plupart du temps, la formation à distance est l’option retenue lorsque les circonstances l’exigent. En outre, la formation professionnelle supérieure ne sert pas en premier lieu à transmettre un savoir, mais des compétences opérationnelles, ce qui requiert des situations réelles et des exercices», souligne Peter Petrin. L’utilisation des plateformes d’apprentissage en ligne varie de cas en cas dans la formation professionnelle supérieure et dépend aussi des contenus des filières et des ressources didactiques disponibles. Une dimension internationale, telle qu’elle est visée par les hautes écoles, est pour ainsi dire exclue, aussi pour des raisons linguistiques. Et la formation à distance n’est pas l’affaire de tout un chacun. Celles et ceux qui s’inscrivent à edX reçoivent le message suivant lors de la création de leur compte: Change your life and start learning today by activating your edX account. Changez votre vie? Le faut-il vraiment?

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes