Edition 03 | 2015

ORIENTATION

Profils d’exigences

Du bon travail, mais quels effets?

Il est désormais possible de comparer les profils d’exigences de quelque 150 métiers. Les conseillers en orientation et les enseignants se réjouissent de cette offre. Mais des questions demeurent: le message parvient-il bien aux jeunes et à leurs parents? A-t-il l’effet escompté?

Par Stefan Krucker, rédacteur en chef de PANORAMA

Selon la branche, le taux d’interruption des apprentissages ou de changement d’apprentissage atteint 30%. Les «Profils d’exigences scolaires pour la formation professionnelle initiale», publiés en avril 2015 au terme d’un projet de l’Union suisse des arts et métiers (USAM) et de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP), visent à réduire ces chiffres. «Le fait de connaître précisément les exigences et de pouvoir comparer l’importance des compétences en fonction des professions sert de base à un choix professionnel judicieux et tourné vers l’avenir», explique Hans-Ulrich Bigler, directeur de l’USAM. «Nous essayons de trouver un langage commun entre l’école et l’économie lorsque nous parlons d’interface entre l’école obligatoire et la formation professionnelle. En ce sens, cet outil nous a permis de faire un grand pas en avant», souligne de son côté Christoph Eymann, président de la CDIP. Les profils montrent les exigences propres à une profession donnée à l’aide des 21 compétences fondamentales publiées par la CDIP. Les profils sont complétés par des descriptions de situations de travail typiques. «Avec les profils d’exigences, l’économie explicite pour la première fois de manière globale et en comparant les professions entre elles les compétences dont on doit disposer, de son point de vue, lorsque l’on souhaite par exemple devenir polygraphe ou relieur, et les compétences qui sont moins importantes pour ces métiers», précise Hans-Ulrich Bigler. Walter Goetze, chef de projet et directeur du Büro für Bildungsfragen, avait déjà présenté la structure des profils dans l’édition 5/2014 de PANORAMA. Martin Ziltener, conseiller en orientation et membre du comité de profunda-suisse, estime que les profils d’exigences sont une bonne chose: «L’atout, c’est qu’on peut montrer dans quels domaines d’un métier donné il faut attester de performances élevées.» Ruth Sprecher, présidente de la commission de choix professionnel de LCH (association faîtière des enseignants et enseignantes de Suisse alémanique), se réjouit elle aussi que les jeunes puissent aborder la recherche d’une place d’apprentissage de manière plus réaliste grâce aux profils d’exigences. Les deux responsables louent tout particulièrement le fait de pouvoir comparer plusieurs professions. Toutefois, ils doutent que cet instrument permette d’éviter les interruptions d’apprentissage. «Le choix d’un métier passe par d’autres voies: intérêts, groupes de pairs, modèles, émotions, etc. Je doute qu’on puisse ainsi influencer les jeunes au niveau factuel de manière décisive», précise Martin Ziltener. Afin que les profils d’exigences soient utilisés le plus adéquatement possible, Walter Goetze a rédigé des instructions à l’intention des jeunes, des parents, du corps enseignant, des conseillers et conseillères, des entreprises et des associations. «Il me paraît important que l’accomplissement ou non des exigences ne soit pas considéré comme une valeur fixe ou comme une sentence. Il ne faut pas oublier la motivation, la volonté. On ne remplit pas facilement des exigences élevées. Il faut aussi être prêt à faire preuve d’un engagement particulier», déclare le chef de projet.

Pas un système de test

Les auteurs soulignent que les profils d’exigences constituent une aide à la décision, mais ne sont ni un instrument de sélection ni un système de test. C’est également l’avis de Peter Theilkäs, directeur adjoint de Viscom: «D’une certaine manière, les nouveaux profils sont la ‹preuve par neuf› de nos tests d’aptitudes ou vice-versa. Mais il est clair qu’ils ne les remplaceront pas.» Dans ce contexte, on peut toutefois se demander si les profils d’exigences se substitueront à d’autres tests comme le basic-check ou le multicheck, comme l’espère Hans-Ulrich Bigler. La mise en lien des profils d’exigences avec le système de test scolaire interne «Check-Dein-Wissen», développé par Urs Moser de l’Institut d’évaluation de la formation de l’Université de Zurich, est très avancée. Afin de valider le système, les élèves et les apprentis du Nord-Ouest de la Suisse (cantons d’Argovie, Bâle-Ville, Bâle-Campagne et Soleure) seront observés sur plusieurs années. Les instruments «Stellwerk-Check» et «Jobskills» du canton de Saint-Gall proposent aujourd’hui déjà une comparaison des compétences scolaires et des exigences professionnelles. René Zihlmann, ancien directeur du Centre d’orientation de carrière de Zurich, a cependant critiqué le système dans PANORAMA (N° 6/2011), car, pour certains jeunes, le système ne proposait aucun métier. De leur côté, les enseignants sont favorables à un lien entre les profils d’exigences et les tests scolaires internes aux écoles: Ruth Sprecher explique que les enseignants ne peuvent pas «simplement» procéder à une estimation des 21 compétences de base. Martin Ziltener trouve lui aussi qu’il est «relativement difficile» d’évaluer des compétences. Souvent, les personnes interrogées se fondent sur les notes dans les branches scolaires classiques et sur le type d’école. Suite au lancement des profils, la «NZZ am Sonntag» a fait établir un classement des formations professionnelles initiales les plus exigeantes et les plus faciles, selon la moyenne des 21 dimensions ainsi que de façon ciblée selon les mathématiques, la langue de l’école, les sciences naturelles et les langues étrangères. «Il faut cependant considérer les profils avec précision, souligne Walter Goetze. Le métier de médiamaticien ou médiamaticienne n’est pas aussi difficile qu’il y paraît d’après sa place dans le haut du classement et, inversement, la profession de monteur-automaticien ou monteuse-automaticienne n’est pas aussi facile.» Le chef de projet affirme qu’un classement général n’a de ce fait aucun sens et ajoute: «Le monde du travail est en mutation. Les profils doivent donc être mis à jour sous peine d’être obsolètes sous peu.»

Liens et références bibliographiques

www.profilsdexigences.ch

Encadré

Un accouchement difficile

Le langage commun que les partenaires du projet (l’USAM et la CDIP) ont voulu définir avec les profils d’exigences a demandé du temps: le projet a été lancé en septembre 2011. En octobre 2013, 230 profils professionnels ont été annoncés pour le printemps 2014. C’est finalement en avril 2015 seulement que les premiers profils ont été publiés. Pour l’heure, on en dénombre 153; selon l’USAM, il y en aura 190 au final. D’après Walter Goetze, le nombre plus restreint de profils est dû au fait qu’une partie des associations professionnelles n’ont pas participé au projet, soit par manque d’intérêt, soit parce que leurs professions étaient en pleine mutation.

La CDIP prévoit un projet consécutif
L’USAM et la CDIP étaient à l’unisson lors de la conférence de presse finale. Interpellé au sujet des difficultés, Hans-Ulrich Bigler a parlé d’un projet complexe, de défis, mais aussi d’une collaboration constructive, également soulignée par Christoph Eymann. Des indices laissent toutefois à penser que le projet a connu d’importants problèmes: le calendrier a été modifié à plusieurs reprises et la communication était très limitée. Entre la conférence de presse de lancement et celle de clôture, il n’y a eu qu’une seule information officielle. Pour le reste, silence radio. «Les partenaires ont réussi à terminer le projet plus ou moins dans les temps», a déclaré Hans-Ulrich Bigler. Comme l’annonce la CDIP dans le numéro 1/2015 de son infolettre, «les travaux réalisés sous la responsabilité conjointe de la CDIP et de l’USAM se sont conclus […]» La CDIP n’est manifestement pas entièrement satisfaite des profils d’exigences. Toujours dans son infolettre, on peut y lire: «Du côté de la CDIP, on entend aller plus loin en étudiant la manière de mettre en relation les profils existants avec les objectifs formulés dans les plans d’études régionaux. Cela doit permettre de rendre ces profils encore plus concrets.» Les détails sont encore en cours de clarification.

Un projet à gros budget
Le projet «Profils d’exigences scolaires pour la formation professionnelle initiale» a coûté cher. Selon les indications de Walter Goetze, plus de 500 experts des associations professionnelles ont investi environ cinq années de travail au total. D’après Hans-Ulrich Bigler, les coûts – dont 60% ont été pris en charge par le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation – se chiffrent à l’échelle du million. Selon Walter Goetze, les exigences scolaires dans la formation professionnelle initiale n’avaient jusqu’à présent jamais été évaluées de manière si approfondie, systématique et complète. La procédure est décrite sur www.profilsdexigences.ch (Informations de presse > Discours Goetze).

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Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes