Edition 03 | 2015

FORMATION

Compagnons du devoir

Se former en voyageant

Reconnaissables à leur canne et à leur écharpe de couleur, les compagnons sillonnent les routes d’Europe en changeant régulièrement d’entreprise. A chaque étape, ils se familiarisent avec de nouvelles techniques artisanales et approfondissent la connaissance de leur métier. Inspiré d’une très longue tradition, leur parcours pourrait être un modèle pour la mobilité en Suisse.

Par Pierre-Yves Puippe, rédacteur de PANORAMA

Pour sa maquette de réception, un jeune compagnon a fabriqué un parapluie en cuivre agrafé, avec l’intérieur en ardoise. (Photo: DR)

Pour sa maquette de réception, un jeune compagnon a fabriqué un parapluie en cuivre agrafé, avec l’intérieur en ardoise. (Photo: DR)

Dans la salle principale de la maison des Compagnons du devoir à Cugy, au-dessus de Lausanne, figurent les gravures de la trilogie légendaire qui aurait donné naissance au mouvement compagnonnique: le roi Salomon, Maître Jacques et le Père Soubise. Le roi Salomon, fâché avec son architecte, aurait fait appel aux services de Maître Jacques et du Père Soubise venus jusqu’à Jérusalem pour dessiner le temple et en assurer la construction. C’est dans cette salle que se réunit pour les repas la quinzaine de compagnons travaillant dans les entreprises de la région. C’est aussi ici que, deux soirs par semaine, des cours de connaissances professionnelles sont donnés par des compagnons sédentaires bénévoles.

«Ni se servir ni s’asservir, mais servir»

Vladimir Starikov, appelé «Courageux de Saint-Pétersbourg» et prévôt de la maison, présente la règle des Compagnons du devoir. Orné des cannes et des couleurs des compagnons, ce texte indique le chemin de vie à suivre:
– apprendre à travailler les éléments pour assurer son quotidien et se perfectionner sans cesse pour devenir avec patience capable en son métier;
– favoriser la qualité des rapports humains;
– progresser sans cesse dans son métier et l’exercer avec honnêteté;
– rêver de faire de sa vie quelque chose de bien;
– dépasser ses propres intérêts et, en Homme libre, se mettre au service des autres;
– participer activement à la vie de la communauté;
– se construire peu à peu en compagnon capable, digne, libre et généreux.
Cet idéal a une longue tradition. Lors d’une cérémonie qui permet de rappeler la règle et les valeurs des compagnons, un jeune homme (ou, depuis 2004, une jeune femme) est adopté comme aspirant. Il reçoit alors sa canne et son écharpe de couleur symbolisant son entrée dans la communauté. Au terme de sa formation et d’une série d’étapes à travers l’Europe, l’aspirant compagnon présente un objet qui permettra d’évaluer ses compétences créatives, techniques et organisationnelles: la maquette. Une cérémonie semblable marquera alors sa réception en tant que compagnon. Ces rites et ces symboles soulignent l’histoire des compagnons. Le mouvement est apparu au Moyen Age en réponse au corporatisme. Il devait permettre à chacun de pouvoir se former et d’être embauché sans devoir faire partie d’une corporation. La suppression des corporations lors de la Révolution française aurait dû renforcer encore le mouvement mais la révolution industrielle, en introduisant la division du travail, rendait en partie obsolètes les formations complètes proposées par les compagnons. Le mouvement a pourtant survécu et s’est même renforcé depuis la Seconde Guerre mondiale. L’association des Compagnons du devoir, dont dépend la maison de Cugy, a ainsi vu le jour en 1941.

Connaissance encyclopédique des métiers

Tous les métiers ne sont pas des métiers compagnonniques. Pour qu’ils le soient, deux conditions sont essentielles. Ils exigent un certain tour de main et de la réflexion pour transformer un matériau brut en un objet fini ayant une valeur utilitaire et esthétique. Mais il faut également que ces métiers se prêtent au voyage. La maison de Cugy accueille surtout des compagnons qui travaillent dans les métiers du bâtiment (charpentier, maçon, plombier, couvreur, tailleur de pierre, peintre, menuisier, ébéniste, etc.) ou dans les métiers de la bouche (boulanger, pâtissier). Vladimir Starikov explique qu’il est relativement difficile de trouver un accueil pour les compagnons qui souhaitent travailler auprès d’entreprises industrielles (mécanicien, mécanicien de précision, électricien, chaudronnier, carrossier). Par le voyage, les compagnons apprennent les multiples facettes d’un même métier. Un toit ne se construit pas de la même façon selon que l’on se trouve dans le nord de la France, en Provence, dans les Pyrénées ou en Suisse. Les couvreurs utilisent aussi des matériaux différents d’une région ou d’un pays à l’autre. Cette expérience approfondie donne aux compagnons une connaissance quasi encyclopédique de leur profession. Les Compagnons du devoir se sont d’ailleurs lancés dans la publication d’une encyclopédie des métiers riche d’une vingtaine de volumes. Aujourd’hui, Internet et les contraintes économiques ont eu raison de la version papier de ce projet.

Développer le compagnonnage en Suisse

Le prévôt souligne que, en Suisse, la formation professionnelle initiale est de qualité. Fondée sur l’alternance et le travail dans l’entreprise, elle offre de nombreuses passerelles vers des formations supérieures. Le compagnonnage ne peut pas lui apporter une vraie plus-value en proposant ses propres formations. En revanche, le voyage dans lequel le compagnon se lance après sa formation initiale constitue un perfectionnement qui pourrait être attrayant pour les jeunes suisses. Vladimir Starikov souhaiterait pouvoir ouvrir des maisons d’accueil dans les différentes régions linguistiques du pays. Ce développement apporterait une nouvelle offre de mobilité en Suisse et permettrait au mouvement de s’y ancrer encore plus profondément. Les formations proposées par les compagnons eux-mêmes se font en parallèle avec les formations officielles dispensées par les écoles supérieures et autres cours préparatoires. Quand un compagnon écrit au prévôt d’une maison pour demander un accueil pour l’année suivante, il doit présenter un projet. Il précise les compétences qu’il souhaite acquérir dans le métier exercé et indique les cours et les formations qu’il veut suivre. Le prévôt organise alors son accueil: il lui trouve une entreprise et s’assure qu’il peut suivre ces cours. A cet effet, les compagnons disposent d’un outil très utile: acquis@v. Cette plateforme informatique (www.aquisav.com) leur permet de documenter leur parcours et surtout de préparer la suite de leur carrière. L’outil leur indique toutes les formations et les modules qu’ils doivent suivre pour obtenir le titre souhaité. Les personnes qui les accompagnent dans leur parcours, que ce soit le prévôt de la maison où ils sont hébergés ou le compagnon responsable, peuvent valider les compétences acquises. A tout moment, les compagnons savent ainsi avec précision où ils en sont dans le développement de leur projet professionnel.

Liens et références bibliographiques

www.compagnons-du-devoir.com
www.youtube.com/user/CompagnonsDevoir

Encadré

Aspirant, compagnon puis sédentaire: le parcours de Gaetan Jamet

Directeur de l’agence Geneux Dancet à Echandens (VD), Gaetan Jamet – «Piccard la Volonté le Soutien de la Règle» de son nom de compagnon – est le provincial des Compagnons du devoir pour la Suisse, un titre qui correspond plus ou moins à celui de président de l’association suisse. Son parcours illustre bien la structure d’une formation chez les compagnons. Après son apprentissage de couvreur à Paris (déjà auprès des compagnons), il commence son tour de France en tant qu’aspirant. La première étape de son voyage le conduit à Strasbourg. Il se rend ensuite à Rodez avant de passer une année en Allemagne, puis un mois et demi au Royaume-Uni. Pendant cette période, son statut d’aspirant l’oblige à prendre sous sa responsabilité ses camarades les plus jeunes. Après son service militaire, il retrouve le milieu des compagnons à Dijon pour une année durant laquelle il prépare sa maquette de réception. C’est comme compagnon qu’il poursuit ensuite son voyage professionnel à travers l’Europe. Il fait étape à Rouen, à Lille et en Suisse. Son nouveau statut lui permet d’accéder à des postes de responsable dans les entreprises qu’il visite. En parallèle, il complète sa formation à Lyon, à Saint-Etienne et à Clermont-Ferrand pour obtenir un brevet professionnel et de formateur. Il finit par poser ses valises en Suisse, devenant sédentaire. Désormais, il ne voyage plus dans le réseau des maisons des compagnons et accepte d’assumer des responsabilités dans l’accueil des autres compagnons.

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 13 décembre. Focus: Hausse des exigences