Edition 03 | 2016

ORIENTATION

Femmes dans des «métiers d’hommes»

«J’essaie simplement de me montrer extrêmement ferme»

Les jeunes femmes en formation dans un milieu dominé par les hommes sont confrontées à une discrimination sexuelle dans l’entreprise formatrice comme à l’école professionnelle. Elles développent alors des stratégies pour gérer de telles situations.

Par Belinda Aeschlimann (Institut fédéral des hautes études en formation professionnelle), Elena Makarova (Université de Vienne) et Walter Herzog (Université de Berne)

En Suisse, les femmes sont encore largement sous-représentées dans les formations professionnelles et les emplois liés aux sciences naturelles et techniques. La ségrégation liée au genre entraîne des difficultés lors du recrutement de la main-d’œuvre et engendre une inégalité des chances entre hommes et femmes dans les champs professionnels concernés. Comment expliquer que, malgré de nombreux efforts en matière d’égalité, les jeunes femmes évitent les filières de formation professionnelle dans le domaine des sciences naturelles et de la technique? Réalisée dans le cadre du programme national de recherche «Égalité entre hommes et femmes» (PNR 60), l’étude «Geschlechtsuntypische Berufs- und Studienwahlen bei jungen Frauen» apporte une explication. Interrogées lors d’une enquête qualitative, des élèves d’une classe de maturité professionnelle suivant un apprentissage dans des «métiers d’hommes» (automaticien ou menuisier, par exemple) affirment être souvent confrontées, dans leur entreprise formatrice et à l’école professionnelle, à des préjugés et à des discriminations sexuelles. Parmi les 71 jeunes femmes interviewées, 31 (44%) indiquent avoir vécu des expériences de discrimination dans leur entreprise formatrice et/ou à l’école professionnelle. L’entreprise formatrice est dans ce cas citée quatre fois plus souvent que l’école. Les femmes participant aux interviews ont nommé au total 49 événements dans les catégories suivantes:
- Le sexe faible: on suggère aux femmes en formation qu’elles se sont trompées de métier. Certaines se souviennent de discussions entre collègues hostiles aux femmes ou de clichés de la part des supérieurs hiérarchiques. Pour d’autres, les clients avaient des doutes sur leurs compétences professionnelles. «Ça se passe un peu comme ça quand on arrive sur un chantier. Le premier réflexe est de penser qu’on a affaire à une femme qui n’y connaît rien. Si l’on a quelque chose à dire aux ouvriers, ils ne nous prennent pas vraiment au sérieux. C’est un peu pénible…» déplore une dessinatrice.
- Le sexe exotique: on fait comprendre aux femmes, en nommant explicitement leur sexe, qu’elles sont une espèce exotique dans ce monde d’hommes. Une informaticienne témoigne: «Dans l’entreprise, je dois chaque fois subir un entretien d’embauche lorsque je passe d’un département à l’autre. Le formateur me dit toujours: ‹Vu que tu es une femme…› J’essaie de ne pas le prendre personnellement, sinon cela finirait probablement par me détruire.»
- Le sexe archétype: les apprenties constatent que l’appréciation de leur potentiel professionnel est parfois réduite à des aptitudes stéréotypées. Les témoignages des jeunes femmes évoquent clairement une ségrégation à l’intérieur de la branche. «Au bureau, il y a plus de femmes que d’hommes, mais cela n’est pas le cas au niveau de la direction des chantiers. Lorsqu’il s’agit de mettre en œuvre ce qu’on a dessiné, les femmes chargées de la gestion des travaux restent plus rares», relève une autre dessinatrice.
- Le beau sexe: dans les entreprises formatrices notamment, les femmes interviewées sont souvent sujettes à des remarques concernant leur physique ou leur apparence. Elles ont par exemple affaire à des collègues exagérément serviables ou sont confrontées à des commentaires discriminants par rapport à leur constitution ou à leur taille, comme l’illustre le témoignage suivant: «Sur les chantiers, on rencontre en majorité des hommes, et lorsqu’une femme s’y présente, elle est souvent accueillie avec un petit sourire en coin. Il arrive aussi qu’on se fasse siffler. Et si l’on est trop petite pour atteindre un endroit à mesurer et que l’on prend une échelle, on a alors droit à des remarques ironiques et stupides du genre: ‹On peut vous soulever si vous voulez…›»

Stratégies de gestion des situations

Sur les 71 jeunes femmes interviewées, 27 (38%) décrivent une stratégie destinée à surmonter les discriminations liées au genre. Elles se répartissent parmi les quatre catégories suivantes (concernant leur fréquence, voir l’illustration):
- Résilience: les jeunes femmes font leur place dans ces «métiers d’hommes» grâce à leur opiniâtreté et à leur persévérance. Cette stratégie est particulièrement utilisée dans l’entreprise. «J’essaie simplement de me montrer extrêmement ferme, car tout passe par l’attitude, explique une dessinatrice. En faisant preuve d’autorité et d’une bonne dose de confiance en soi, cela fonctionne et finit aussi par être très bien accepté.»
- Assimilation: les apprenties qui choisissent une stratégie d’adaptation tendent à nier presque totalement ou à réduire partiellement les différences entre les sexes. «Je ne me perçois pas tellement comme une jeune fille standard, je n’ai donc pas trop de mal à m’adapter», précise une polymécanicienne.
- Excellence: dans ces métiers où elles sont sous-représentées, les jeunes femmes sont exposées à un regard critique, empreint de préjugés et de doutes sur leurs compétences professionnelles. Devant prouver leur savoir-faire, elles sont souvent enclines à travailler beaucoup plus dur, comme le dit une électronicienne: «Je m’efforce d’obtenir de bons résultats à l’école pour qu’on arrête de me sortir le cliché qui veut que les femmes et la technique n’aillent pas ensemble.»
- Évitement: les jeunes femmes esquivent consciemment les situations pénibles ou tentent de les ignorer complètement. La stratégie d’évitement est plus fréquente en entreprise qu’à l’école. «Plutôt que de me rendre tous les jours sur le chantier, j’envoie quelqu’un d’autre et je préfère faire des plans et dessiner», explique une dessinatrice.

Exercice d’équilibriste

Les résultats de l’étude indiquent que les jeunes femmes se voient attribuer des étiquettes fondées sur des stéréotypes sexuels, cela tant dans l’entreprise qu’à l’école. Mais l’étude montre aussi que ces apprenties disposent d’une large palette de stratégies leur permettant de s’affirmer au travail comme à l’école. Pour beaucoup d’entre elles, la formation dans un milieu professionnel dominé par les hommes ressemble à un exercice d’équilibriste entre l’affirmation de leur féminité d’une part et la négation des stéréotypes sexuels auxquels elles sont confrontées d’autre part. Au niveau pratique, ces résultats se révèlent importants pour la Suisse et son système de formation duale. Dans les branches où une ségrégation s’opère, les formateurs, le corps enseignant des écoles professionnelles et les conseillers en orientation devront fournir certains efforts pour assurer l’intégration professionnelle de tous les jeunes. Mais il faut éviter d’accentuer la question du genre dans le cadre des consultations ou des cours. Car on prend le risque de renforcer encore sans le vouloir les stéréotypes existants et, fatalement, d’attribuer encore davantage de clichés à certaines professions. Les conseillers, les enseignants et les formateurs devraient prêter attention au genre lorsque celui-ci se révèle limitatif ou inhibiteur pour l’apprentissage ou les performances des jeunes concernés. Dans cette optique, il est indispensable de connaître les causes et les mécanismes de la discrimination liée au genre, mais aussi de faire preuve de sensibilité pour traiter ces questions.

Liens et références bibliographiques

Makarova, E., Aeschlimann, B., Herzog, W. (2016): Why is the pipeline leaking? Experiences of young women in STEM vocational education and training and their adjustment strategies. In: Empirical Research in Vocational Education and Training (Nr. 8, S.1-18).

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes