Edition 02 | 2012

FORMATION

«Le gymnase au pays de l’apprentissage»

L’apprentissage est aussi une formation

Philipp Sarasin prétend que la faible proportion de maturités reflète un mépris envers la formation. Cette hypothèse provocante occulte des réflexions plus nuancées sur la formation générale et professionnelle, présentes dans la même publication de l’école cantonale de Zoug.

Par Theo Ninck, président de la Conférence suisse des Offices de la formation professionnelle (CSFP) et membre du comité de la Conférence suisse des services de l’enseignement secondaire II formation générale (CESFG).

En octobre dernier, le monde de la formation était abasourdi d’entendre Philipp Sarasin, professeur d’histoire zurichois, répéter à qui voulait l’entendre sa thèse d’une Suisse hostile à la formation. Constatant simplement que le taux de maturités gymnasiales stagnait ces dernières années, il reprochait au «petit peuple des seigneurs» un «mépris aussi ridicule que cynique envers la formation». Il en déduisait que nous formions beaucoup trop peu d’universitaires pour l’avenir.

Peu de personnes ont remarqué que l’article provocateur de Sarasin était tiré d’un opuscule de douze articles intitulé «Le gymnase au pays de l’apprentissage» et consacré au profil et au positionnement du gymnase. Des personnalités reconnues comme Ursula Renold (OFFT), Franz Eberle (Evamar) et Pius Knüsel (Pro Helvetia) ainsi qu’un enseignant et une gymnasienne y ont contribué. L’école cantonale de Zoug s’est offert cet ouvrage pour ses 150 ans.

Arrogance universitaire

La focalisation du professeur Sarasin sur le taux de maturités gymnasiales reflète l’arrogance universitaire de l’auteur. Elle trahit un mépris envers les performances de la formation professionnelle (comme si un apprentissage n’était pas formateur). La formation ne se déroule pas seulement dans les écoles primaires et secondaires ou dans les hautes écoles, mais aussi dans le quotidien des entreprises et de la société – par diverses interactions formelles, non formelles et informelles. En outre, Philippe Sarasin passe sous silence que l’apprentissage, par la maturité professionnelle, offre précisément une voie aux études à des jeunes qui en sont capables, mais qui n’ont peut-être pas été assez soutenus par leur milieu familial. Notre système de formation perméable et favorable au rattrapage contribue largement à l’égalité des chances.

L’avenir de la Suisse ne va pas dépendre de la formation d’un nombre d’universitaires jugé suffisant. Une telle planification n’est de toute façon pas en notre pouvoir – et encore faudrait-il savoir dans quelles branches ces titres seront demandés. Il serait bien plus nécessaire, par les diverses voies de formation, d’encourager tous les jeunes à développer leurs talents, de leur indiquer de nouvelles perspectives, d’éveiller leur plaisir et leur envie d’apprendre, d’acquérir connaissances et savoir-faire. Ils doivent pouvoir développer une large palette de compétences, garantes de leur flexibilité lors du choix et des changements de champs professionnels.

Acquérir les outils des chercheurs

L’ouvrage cité livre des indications encourageantes. Enseignant au gymnase, Philipp Weber souhaite ainsi renoncer à faire passer des connaissances factuelles au forceps et souhaite amener ses élèves, pas à pas, à piloter eux-mêmes leur apprentissage de façon active et autonome. Il les invite à trouver leurs propres intérêts par la découverte et à acquérir les outils de recherche nécessaires. Pour Sita Mazumder aussi, professeure et entrepreneuse, l’enseignement gymnasial met encore trop l’accent sur les connaissances factuelles. Il faut aussi transmettre des compétences transdisciplinaires et donner une place à l’esprit d’entreprise, au leadership, au travail en équipe, au respect d’autres opinions, aux techniques de négociation ou à la gestion de crise.

Quant à la gymnasienne Jasmin Stadler, elle est persuadée que les élèves sont intelligents et spontanés et qu’ils finissent en général par acquérir ces autres compétences plus tard. Elle met le doigt sur le rôle du corps enseignant, point essentiel de toute formation: «Grâce à des signaux clairs d’estime envers mon travail, ils m’ont transmis le sentiment que j’étais sur la bonne voie.»

Pius Knüsel jette par ailleurs un pont entre les universitaires et la formation professionnelle: c’est le livre qui a permis à la connaissance de se répandre – aussi dans les gymnases. «L’impression n’a pas été inventée par des philosophes, mais par un artisan et bricoleur.» Les formations gymnasiale et professionnelle sont donc toutes deux indispensables et peuvent interagir constructivement si elles s’estiment l’une l’autre. Espérons que l’ouvrage zougois ne soit pas voué à l’oubli à cause de provocateurs à la Sarasin, mais que les onze autres auteurs puissent stimuler les échanges entre le gymnase et la formation professionnelle au sujet du bon modèle actuel.

Liens et références bibliographiques

Pfister A. (éd.), Das Gymnasium im Land der Berufslehre, Kantonsschule Zug, 2011, 35 francs. Résumé (en allemand). Commander en écrivant à: mail@kalt.ch

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes