Edition 03 | 2012

Focus "Un monde du travail incertain"

Orientation

La carrière nomade comme stratégie d’adaptation

La sécurité sur le marché du travail s’est beaucoup détériorée ces dernières années. Les actifs doivent désormais être mobiles physiquement et psychologiquement, et pouvoir accepter que leur vie prenne parfois d’autres directions que celles qu’ils avaient rêvées.

Par Caroline Perren, conseillère au Centre d’information, de conseil et de formation pour les professions de la coopération internationale (Cinfo).

Les décisions de carrière doivent être mûrement réfléchies.

Les décisions de carrière doivent être mûrement réfléchies.

Dans la société postmoderne, une personne est considérée comme responsable de son propre destin et de la dimension professionnelle de sa vie. Son environnement de travail se transforme de plus en plus rapidement; la sécurité de l’emploi est devenue très incertaine. Les mesures permettant de faire face à cette situation et la tendance actuelle consistent à construire soi-même sa carrière, à en définir les principales priorités et grandes étapes, et à agir consciemment, par choix ou en fonction de contraintes. Pour ce faire, deux grandes compétences doivent être mobilisées: l’identité et la faculté d’adaptation.

Aujourd’hui, un travailleur qui change d’employeur, de profession ou encore de pays plusieurs fois durant sa vie n’est plus considéré comme versatile ou instable, mais comme flexible, évolutif et ouvert à ce phénomène qu’est la «carrière nomade». Celle-ci se définit plus précisément par deux types de mobilité: la mobilité physique et la mobilité psychologique.

La mobilité physique désigne les changements liés à une évolution au sein d’une organisation: promotion, passage dans un nouveau service pour un emploi identique ou encore changement d’emploi tout en restant dans le même service. Elle s’applique aussi aux changements latéraux (vers une autre entreprise) ou géographiques (vers une autre région ou un autre pays). Quant à la mobilité psychologique, elle fait référence à la conception que la personne a de telles transitions, mais aussi à sa capacité à renoncer à une opportunité pour des raisons personnelles. Difficile à mesurer, ce deuxième aspect est souvent occulté.

Auteur et consultant d’organisations, William Bridges a développé un modèle distinguant trois dimensions: le changement, la transition et la résonance. Le changement se réfère à un événement ponctuel, précis dans le temps, choisi ou non, comme une promotion ou un licenciement. La transition correspond au processus intérieur d’adaptation à l’événement et comporte trois étapes: la fin, la zone neutre et le nouveau début. La résonance est ce qui «remonte» à la surface, comme l’écho d’anciennes expériences, pour laquelle l’auteur recommande un soutien professionnel.

Les chercheurs constatent aussi une grande évolution dans la conception de son propre parcours professionnel: la responsabilité n’incombe plus au seul employeur, elle est de plus en plus partagée avec l’employé, jusqu’à une gestion subjective et propre. La personne devient le gestionnaire, le manager actif de sa carrière, tant en termes de performance que de demande en matière d’apprentissage ou de formation continue, de développement personnel, etc. Guidée par ses valeurs internes, elle pourra aussi en mesurer le succès.

Compétences de carrière

Trois compétences clés permettent de «piloter» sa vie professionnelle: le savoirpourquoi (knowing-why), le savoir-comment (knowing-how) et le savoir-qui (knowing-whom):

-Le savoir-pourquoi se caractérise par une image de soi relativement précise: valeurs, motivation, besoins personnels et enjeux professionnels.
- Le savoir-comment se réfère aux compétences professionnelles et non professionnelles transférables: l’identité de carrière, les savoirs et savoir-faire, l’expérience.
- Le savoir-qui est relatif aux réseaux sociaux mobilisables, à la fois pour des informations et pour de l’aide matérielle et émotionnelle: les réseaux internes et externes, les relations interpersonnelles, le mentor ou encore la réputation. Dans le conseil de carrière à Cinfo, ces trois dimensions sont prises en compte. Premièrement, il faut se connaître soimême et comprendre ce qui nous fait avancer (valeurs, motivation), autrement dit le socle sur lequel construire son projet professionnel. Deuxièmement, les points forts et les acquis d’expérience (compétences exercées et nouveaux savoirs à acquérir) sont à cerner pour définir le projet professionnel lui-même. Finalement, il s’agit de trouver avec qui entrer en interaction pour mettre ce projet en marche (le fameux «réseau», mais aussi les soutiens indispensables). Ces compétences clés se complètent par:
- Le savoir-quoi (knowing-what), ou la connaissance des règles du jeu des systèmes de carrière
- Le savoir-où (knowing-where), ou la connaissance des lieux et des instances
- Le savoir-quand (knowing-when), ou l’identification du bon moment pour rester en poste, quitter une organisation, changer de fonction, etc.

Savoir se mettre en valeur, élaborer un CV pertinent ou rédiger des lettres de motivation appropriées et qui feront mouche en font partie. La connaissance de l’environnement dans lequel la personne souhaite évoluer est également essentielle et bénéfique. Identifier les opportunités d’emplois et cibler les personnes stratégiques, par exemple celles qui sont impliquées dans le processus de recrutement ou de sélection, peut en effet s’avérer déterminant.

Le timing, un critère important

La question du timing est finalement aussi importante. Etre conscient que le «bon moment» joue un rôle dans le parcours d’une personne: être capable de saisir une occasion lorsqu’elle se présente ou encore renoncer en connaissance de cause à une possibilité qui tombe au mauvais moment.

Pour être complet, il faut enfin se demander où se situe la limite de cette identité toujours transformée et de cette adaptabilité présentée comme une vertu cardinale. En effet, bien que la perspective d’être son propre architecte soit séduisante, la vie n’est pas «aménageable» selon le bon vouloir des personnes. Accepter de ne pas tout maîtriser et de ne pas toujours être «à la hauteur» du destin que l’on avait rêvé pour soi est un défi nécessaire à l’équilibre personnel. Tout comme il est indispensable à l’être humain de voir sa vie comme un tout.

En conclusion, la carrière nomade, qui implique de rester en permanence connecté à son environnement, devient un atout pour faire face aux changements du marché du travail par la connaissance de son identité et une faculté d’adaptation toujours stimulée.

Liens et références bibliographiques

Notice de Cinfo
Bridges W., Les transitions de vie, InterEditions-Dunod, Paris, 2006.

Encadré

Pour une expérience sans frontières

Anne, après des études universitaires généralistes, a déjà deux stages à son actif et cherche un emploi dans la coopération internationale. Son but est de mieux connaître ses chances sur ce marché très exigeant. Elle souhaite aussi clarifier les différentes étapes qui lui permettront d’atteindre son objectif. Paul, lui, est déjà venu plusieurs fois à Cinfo ces dernières années: il a participé à une «Journée de réflexion» et au cours «Applying to International Organisations ». Il a effectué un stage avec les «Volontaires des Nations Unies» qu’il a prolongé par d’autres missions à l’étranger. Après quelques années sur le terrain, il revient chez Cinfo pour un nouvel entretien-conseil devant l’aider à identifier les prochains pas pour poursuivre sa carrière. Anne et Paul prennent en charge leur cheminement professionnel, comme cela est décrit dans les carrières nomades. Lors des entretiens, les différentes étapes nécessaires à la réussite du projet sont examinées, en fonction du moment de vie dans lequel se trouve le consultant. Pour Paul, il s’agira de valoriser des compétences spécifiques développées sur le terrain: par exemple, la capacité à travailler dans des conditions austères et le sens de l’improvisation; au niveau interculturel, la faculté de vivre avec l’incertitude et de gérer des paradoxes.

Que l’on soit en début de carrière ou plus avancé, les conditions à prendre en compte peuvent évoluer et il est impératif d’en tenir compte. La difficulté à équilibrer vie professionnelle et vie privée lors de l’expatriation, par exemple, peut jouer un rôle majeur dans l’orientation future. Lors des entretiens à Cinfo, il n’est pas rare d’entendre le souhait de revenir en Suisse pour raison de famille ou pour réduire un isolement social devenu pesant.

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 13 décembre. Focus: Hausse des exigences