Edition 06 | 2012

Focus "Coopération internationale"

Stratégies politiques de la formation

Forces et limites du modèle dual dans les pays en développement

La coopération suisse au développement est soumise à des pressions croissantes pour exporter le modèle de formation professionnelle duale. Mais malgré ses forces, ce modèle ne peut être installé durablement sans être adapté aux conditions particulières du pays partenaire.

Par Markus Maurer, premier assistant à l’Institut des sciences de l’éducation (chaire de formation professionnelle) de l’Université de Zurich.

Collège au Bangladesh: la formation duale n’a pas toujours pour effet de réduire la pauvreté.

Collège au Bangladesh: la formation duale n’a pas toujours pour effet de réduire la pauvreté.

Après être pratiquement tombée dans l’oubli pendant près de deux décennies, la formation professionnelle dans le cadre de la coopération au développement est à nouveau inscrite à l’agenda global des politiques de développement. Selon une opinion qui se renforce, la formation scolaire de base est certes très importante, mais ne suffit généralement pas pour que les jeunes accèdent au marché du travail. Dans les pays émergents et en développement, elle devrait donc être complétée par une formation professionnelle. Cette dernière a déjà été tenue en haute estime durant les dernières décennies. En particulier la Banque mondiale a longtemps considéré la formation professionnelle et technique supérieure comme une condition importante de la croissance économique. Mais dans les années 1980, elle a commencé à modifier sa position: des études sur l’économie de la formation avaient en effet clairement indiqué que le rendement de la formation professionnelle est plus faible que celui de la formation scolaire de base, notamment en raison des coûts d’infrastructure généralement très élevés. C’est ce qui a mené la Banque mondiale et de nombreux pays occidentaux donateurs à réduire les dépenses en matière de formation professionnelle dans leurs projets d’aide au développement.

Peu durable

En Suisse et en Allemagne, la réduction des budgets de formation professionnelle dans l’aide au développement s’est moins fait sentir au départ. En Allemagne, cela s’explique surtout par le choix opéré en faveur de la formation duale, plus pratique et moins coûteuse que la formation dans les écoles de métiers. A l’origine, l’accent avait été mis sur des formations pluriannuelles en entreprise et en école, pour des professions liées à l’industrie et à l’artisanat. Puis des efforts ont été faits afin de soutenir cette formation duale en réformant le système, par exemple en promouvant la création d’associations corporatives. Mais les évaluations menées à la fin des années 1990 ont clairement montré que les résultats de ces projets restaient maigres, notamment quant à leur durabilité. Ces conclusions décevantes, ajoutées à la tendance globale consistant à soutenir la formation de base, ont finalement conduit l’Allemagne à réduire nettement l’importance donnée à la formation professionnelle dans l’aide au développement.

Démarche orientée contexte de la DDC

Le modèle dual n’a jamais joué un rôle aussi important pour la coopération technique suisse que pour celle de l’Allemagne. Jusqu’au milieu des années 1990, la Direction du développement et de la coopération (DDC) a mis l’accent sur la formation professionnelle en soutenant des écoles des métiers modèles. Dans ces écoles, les jeunes avec une certaine éducation de base – et qui en général ne font pas partie des couches les plus pauvres – suivaient une formation en vue de devenir des professionnels dans l’industrie et l’artisanat. Le travail de développement s’orientant davantage vers la réduction de la pauvreté, cette stratégie ne pouvait cependant plus être défendue, si bien que dans l’ensemble, la formation professionnelle a aussi perdu beaucoup d’importance à la DDC. Mais en même temps, la DDC a commencé à implanter des projets de formation professionnelle à petite échelle en zone rurale, souvent liés au secteur économique informel. C’est seulement à ce moment que le modèle dual a gagné un peu d’importance pour la DDC, et pour les organisations engagées pour la mise en oeuvre, comme Helvetas, Swiss Intercooperation ou Swisscontact. Certains pays partenaires s’efforcent de promouvoir l’apprentissage dans des entreprises de l’économie informelle, et de le compléter par la transmission de connaissances professionnelles théoriques et de compétences en lecture, en écriture et en calcul. Clairement inspirée du modèle dual, cette stratégie est pertinente pour ces contextes marqués par une éducation de base de faible qualité et par le fort taux d’abandon scolaire. Les jeunes bénéficiant de ces projets trouvent sans aucun doute un emploi à l’issue de leur formation, ou peuvent continuer à travailler dans l’entreprise formatrice.

Pourtant, une évaluation récente des projets de formation professionnelle menée par la DDC montre que l’effet de réduction de la pauvreté n’est pas toujours au rendez-vous. Il est difficile d’observer une hausse des salaires ou une réduction du chômage, liées aux programmes de formation duale. C’est l’une des raisons ayant mené la DDC à tenter de soutenir non seulement des projets basés sur le modèle dual, mais aussi sur l’amélioration des formations dans des écoles de métiers, qui sont la réalité de nombreux pays émergents ou en développement. Les projets de formation sont donc plutôt conçus en fonction du contexte et par rapport à des groupes cibles prédéfinis, et non avec l’intention d’exporter un modèle de formation donné.

Pression croissante

Mais la coopération au développement subit une pression croissante pour utiliser davantage le modèle dual dans la formation professionnelle. Cette pression vient d’abord des pays émergents et en développement, qui manifestent leur intérêt pour la formation duale et souhaitent renforcer la formation en entreprise, en la liant avec une formation en école. Mais de plus en plus de voix s’élèvent, en Suisse aussi, pour souligner la plus-value apportée par le système dual dans les systèmes de formation à l’étranger. Une voix marquante est celle de Rudolf Strahm, qui s’engage pour l’introduction de la formation duale dans les pays du Maghreb, afin de contribuer à y réduire le chômage galopant chez les jeunes. La pression accrue est également due à l’Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie, qui souhaite promouvoir sur le modèle dual suisse la formation professionnelle en Inde. Jusqu’à fin 2011, 200 apprentis ont suivi une formation initiale de deux ans dans le cadre d’un projet pilote avec la participation d’entreprises suisses présentes en Inde. L’objectif du projet est de former un million de professionnels sur le modèle dual.

Clarification de stratégie urgente

La coopération suisse au développement est donc confrontée à des attentes pressantes pour exporter le modèle dual. Mais malgré les qualités avérées de ce modèle, sa mise en oeuvre dans les pays en développement reste délicate. Les conditions d’implantation durable du modèle ne sont souvent pas réunies, notamment concernant la motivation des petites et très petites entreprises à considérer le coût de la formation comme investissement. En ce sens, la stratégie actuelle de la DDC, orientée contexte et groupe cible, semble plus prometteuse que l’objectif de résoudre les problèmes de fond des systèmes de formation des pays partenaires à l’aide d’un modèle issu d’un pays hautement industrialisé. Malgré cela, il importe que sur le plan stratégique, la coopération suisse au développement prenne aussi en compte le modèle dual. Elle pourrait ainsi préciser son approche du modèle dual, montrer les possibilités de le mettre en pratique dans divers contextes et clarifier quelles sont les attentes réalistes en ce domaine. Une telle clarification répondrait aussi aux besoins des pays partenaires.

Liens et références bibliographiques

Encadré

Formation professionnelle internationale

Consacré à la formation professionnelle et à l’entrée des adolescents dans le marché du travail des pays pauvres, le 10e Rapport mondial de suivi sur l’Education pour tous de l’Unesco est paru en octobre. Il décrit des stratégies et des programmes politiques, qui fournissent aux jeunes désavantagés les compétences dont ils ont besoin, pour s’en sortir comme salarié, paysan ou petit entrepreneur.

Rapport mondial de suivi sur l’EPT. Jeunes et compétences. L’éducation au travail. Unesco Publishing, Paris. 2012.

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Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes