Edition 05 | 2012

Focus "La transformation des professions"

Branche en constante mutation

Plomb, lumière et quark

Roland Kuster a assemblé des caractères d’imprimerie pendant plus de 40 ans. C’est le seul élément constant de sa vie professionnelle. Il a vu son métier artisanal se transformer en activité totalement digitale.

Par Andreas Minder

Roland Kuster devant un composteur à l’imprimerie Akeret vers 1976.

Roland Kuster devant un composteur à l’imprimerie Akeret vers 1976.

Le 3 juillet 1970, deux jeunes hommes furent «gautschés» dans la fontaine du village à Wädenswil, lors d’une cérémonie de baptême professionnel pour l’obtention de leur CFC de compositeur d’imprimerie. L’un des hommes trempés jusqu’aux os était Roland Kuster, qui venait de terminer un apprentissage de compositeur de quatre ans à l’imprimerie Baumann à Wädenswil. A l’époque, l’entreprise commençait à travailler avec des machines.

Roland Kuster avait appris à assembler les lettres et les espaces de plomb à la main et à les transférer du composteur à la galée. Comme son entreprise formatrice utilisait des machines, il suivit une formation complémentaire d’un semestre. Il tapait les lettres sur un clavier avec deux doigts. Quand une ligne était terminée, du plomb y était coulé. Avec ces lignes de plomb, Roland Kuster formait des colonnes et des pages, notamment celles du «Allgemeiner Anzeiger vom Zürichsee». L’initiation à l’impression de journaux influença fortement sa carrière. «Le journal est devenu ma passion», dit-il.

Il resta fidèle à son entreprise pendant deux ans, puis changea souvent d’emploi durant les années qui suivirent. «C’était monnaie courante à l’époque», dit-il. «La branche vivait ses belles années. » Les employeurs s’arrachaient les compositeurs et à chaque nouvel emploi, le salaire augmentait de quelques centaines de francs. L’argent n’était toutefois pas la seule raison de ces changements. Roland Kuster tomba plusieurs fois sur des boîtes qui firent faillite, débordées par le dynamisme de leur développement. Il choisissait son nouvel employeur en fonction de l’équipement utilisé. «J’étais curieux et je ne voulais pas rater le coche.» En 1976, il entra à l’imprimerie Akeret à Bassersdorf. Cette entreprise l’attira pour deux raisons: une nouvelle machine à composer et le «Zürichbieter». Il pouvait à nouveau travailler dans le milieu journalistique.

Couper et coller

A l’époque, de nombreuses entreprises avaient remplacé la composition mécanique par la photocomposition, mais ce n’était pas le cas de l’imprimerie Akeret. Roland Kuster eut envie de partir au bout de quatre ans. Il souhaitait notamment travailler dans de meilleures conditions. «Pourquoi dois-je continuer à m’exposer au bruit, à la poussière et à l’huile?» se demanda-t-il. En 1980, l’imprimerie zurichoise Schulthess lui offrit une formation de deux semaines à la photocomposition. Dès lors, il saisit les textes sur un écran. Au moyen de codes, il définissait la forme des caractères: type, taille, gras, italique. Les lignes étaient transférées sur du papier photographique ou un film par la lumière, puis découpées, collées et mises en page avec les images.

Schulthess n’imprimait pas de journaux, au grand regret de Roland Kuster, qui retourna donc après une année dans son entreprise formatrice pour se consacrer à l’«Anzeiger vom Zürichsee». Les années suivantes, il y apprit de nouveaux procédés de photocomposition et se forma dans la composition et le montage sur film. En 1991, après trois nouveaux changements d’emploi, il retourna au «Zürichbieter», rebaptisé «Zürcher Unterländer ». La photocomposition tendait à y disparaître en faveur de la publication assistée par ordinateur. «What you see is what you get» était la devise: le document était imprimé tel qu’on le voyait à l’écran. Jusqu’en 2000, on continua à couper et à coller au «Zürcher Unterländer», mais lorsque la rédaction fut liée numériquement au centre d’impression, ce procédé disparut définitivement. Roland Kuster se familiarisa avec les programmes de mise en page QuarkXPress puis InDesign, et apprit à travailler avec un système de rédaction.

Les limites de l’adaptation

Lors de ses derniers changements d’emploi, il réalisa que sa capacité d’apprentissage était limitée. Ce qu’il avait du mal à assimiler était un jeu d’enfant pour les jeunes polygraphes «nés» à l’époque du numérique. «A 60 ans, on n’arrive plus à combler le retard», dit-il. De plus, les capacités techniques devinrent plus importantes que le flair en matière de création.

A cause de nouveaux procédés et de la baisse des annonces dans les journaux payants, les effectifs de l’«Unterländer» se réduisirent. «Avec le temps, on s’habitue à être le premier sur la liste des exclus », se rappelle Roland Kuster. La reprise de l’«Unterländer» par Tamedia en 2010 ne présageait rien de bon pour lui. Elle fut suivie par deux ans d’incertitudes, d’intenses économies et de mauvaises nouvelles. Lorsqu’il fut licencié pour motifs économiques, le sexagénaire le prit avec fatalité. Il n’avait toutefois aucune raison de se réjouir. D’une part, le plan social lui fit perdre beaucoup d’argent. D’autre part, il aurait bien aimé travailler pendant encore trois ans: «le changement me plaisait toujours autant. »

Encadré

Stoppés avant la ligne d’arrivée

Par Viktor Moser

De nombreux spécialistes du domaine graphique ont maîtrisé des changements techniques fondamentaux. Leur expérience n’est désormais plus requise.

Le cas de Roland Kuster (voir article ci-contre) n’est pas isolé. PANORAMA a recueilli cinq témoignages d’anciens typographes confirmant ce qu’il a vécu. Formés à la fin de l’«ère du plomb», ils sont vite passés à la photocomposition, remplacée par l’ordinateur au début des années 90. Le passage à l’écran n’était pas possible dans un premier temps, et plusieurs étapes ont été nécessaires pour en arriver à la situation actuelle. Désormais, les programmes informatiques InDesign, Photoshop et Illustrator permettent de mettre en forme le texte, les images et les illustrations à l’écran. Grâce aux formations continues, les professionnels se sont adaptés aux changements. «Typographe, ou polygraphe, est l’un des métiers ayant subi le plus de bouleversements», dit laconiquement l’un des anciens typographes. Les cinq typographes ont été évincés lors de la restructuration de leur entreprise. Jusqu’à présent, ils n’ont pas réussi à retrouver du travail dans leur milieu professionnel. A les entendre, ils ont peu de perspectives, voire aucune. Après 620 postulations infructueuses, l’un des typographes a récemment été embauché dans un home pour personnes handicapées. «Au début, j’étais confiant. Après avoir frappé à la porte de toutes les entreprises entre Neuchâtel et Zurich, j’ai toutefois dû admettre que je n’avais plus aucune chance», résume-t-il, désabusé. «Mon licenciement est arrivé deux ans trop tôt», confirme un autre. Ce dernier tire un gain intermédiaire d’une activité exercée en tant que collaborateur d’exploitation.

Les jeunes sont avantagés
Les autres personnes interviewées aussi doivent postuler pour des activités n’ayant rien à voir avec leur profession. Ils ne peuvent plus rivaliser avec les jeunes. Grâce à leur formation de polygraphe, ces derniers maîtrisent bien mieux les nouvelles techniques que leurs collègues expérimentés, qui étaient pourtant parfois leurs maîtres d’apprentissage. De nombreuses entreprises gardent donc leurs apprentis et licencient les collaborateurs plus âgés, qui n’arrivent plus à suivre la cadence de travail. L’une des personnes interviewées serait prête à suivre une nouvelle formation (par exemple en impression numérique), mais une telle formation dure plusieurs années.

Aucun des typographes ne regrette son choix professionnel. Le travail était passionnant jusqu’à la fin. L’un d’entre eux a fait un crochet par le domaine informatique. Trouvant son travail ennuyeux, il est revenu à son métier initial. Mais il ne peut dissimuler une certaine amertume: «J’ai appris un métier artisanal. Aujourd’hui, chaque boucher, boulanger, menuiser produit son propre matériel publicitaire. Leur graphisme hideux heurte mes yeux de typographe. Notre métier est fichu.»

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 25 octobre. Focus: Égalité des sexes