Edition 05 | 2012

MARCHÉ DU TRAVAIL

Demandeurs d’emploi seniors

Avec un peu de chance, ils décrochent un temps partiel

Les plus de 55 ans ont de la peine à trouver un nouvel emploi. Comment les personnes concernées appréhendent-elles les déceptions liées à leur sort? Quelles sont leurs réactions et attitudes pour surmonter cette situation difficile? Réponses en quatre rencontres.

Par Viktor Moser et Philippe Frossard

Le processus de réorientation professionnelle implique le plus souvent une régression sociale.

Le processus de réorientation professionnelle implique le plus souvent une régression sociale.

Quoi qu’on en dise, les demandeurs d’emploi seniors n’ont guère de chances sur le marché du travail. Pour eux, le risque de chômage de longue durée ou de fin de droit est nettement plus élevé que parmi les jeunes générations (voir aussi PANORAMA 4/2012, p. 27 «Offrir de meilleures perspectives grâce à un conseil détaillé»). Pour la majorité des plus de 55 ans, le mot d’ordre en cas de recherche d’emploi délicate est le même: postuler, postuler, postuler. En fin de compte, nombre d’entre eux doivent admettre que les portes leur sont désormais fermées dans leur profession. La capacité d’adaptation qui leur est demandée va souvent de pair avec une réorientation professionnelle. Ce processus implique la plupart du temps une régression sociale. Les réactions des personnes rencontrées à ce tournant de leur vie vont de la résignation au changement complet de profession, en passant par la recherche opiniâtre de solutions.

Sans qualifications: l’impasse

Après la vente de son entreprise il y a cinq ans, M.A. (les noms sont connus de la rédaction), ouvrier du bâtiment non qualifié, a vécu l’annonce de son licenciement avec de nombreux autres collègues comme un coup de tonnerre. Depuis, il a postulé plus de 180 fois, sans succès. Arrivé en Suisse de Galice, province du nord-est de l’Espagne, en 1969 à l’âge de 17 ans, M.A. a principalement travaillé dans l’hôtellerie et la construction. Depuis 2007, il n’a occupé que des emplois à temps partiel, la dernière fois pendant 23 mois comme intérimaire auprès des services de nettoyage d’une voirie. Cet emploi se termine à la fin octobre 2012. Un engagement fixe est exclu. L’insécurité et la peur du vide sapent sa motivation. «Je serais déjà heureux d’avoir un travail», dit-il, mais cet objectif modeste semble lointain. «Je n’ai guère d’illusions », déclare-t-il résigné.

Travailler dans la construction lui a plu, en raison notamment du salaire comparativement élevé. Ses supérieurs étaient contents de lui. Impossible de reprendre, selon M.A. Il ne pourrait plus assumer physiquement ce travail pénible, à la pioche et à la pelle, souvent dans des puits étroits. Il n’a aucune alternative en vue, même s’il parle plutôt bien l’allemand. Le licenciement et le chômage de longue durée ont ébranlé son projet de vie. «Comme ouvrier du bâtiment, j’aurais eu la retraite à 60 ans, remarque M.A. Je voulais ensuite retourner dans mon village en Galice, où mon frère possède une maison.» Mais désormais, il ne sait pas comment tenir jusqu’à la retraite.

L’incertitude du lendemain

P.J. a consacré sa vie au tennis. Notamment comme enseignant, directeur sportif de clubs et entraîneur national. Sa carrière l’a occupé en France, en Allemagne et en Suisse. Du fait de sa formation à l’Institut national du sport de Paris et à la Haute école fédérale du sport à Macolin, P.J. a aussi côtoyé des espoirs et des vedettes du tennis. Plus récemment il a assumé la responsabilité de Head Coach (entraîneur chef) dans un centre multisports à Lausanne. Il y est encore employé aujourd’hui en gain intermédiaire à temps partiel.

Il combine cette activité avec un 30% pour la direction de «Camps Jeunesse Sport Aventure». Mais P.J. envisage de compléter ce taux par un emploi dans l’organisation de séjours pour seniors, dont l’originalité consiste à allier une approche douce du sport avec de la découverte culturelle et du bien-être. P.J. a déjà convenu d’un partenariat avec l’Office du tourisme de Haute-Nendaz et une société qui l’emploierait en cas de succès de cette offre.

Il dispose de vastes compétences professionnelles. Il a été confronté aux déficits d’installations sportives qu’il a fallu combler. Le coaching d’enseignants du tennis, la direction du personnel d’exploitation d’installations sportives et l’entraînement d’espoirs ont forgé sa philosophie de la vie. «Les victoires ne sont que la face visible de l’iceberg. La partie immergée cache une masse de travail, le devoir de résultats et l’incertitude du lendemain, incertitude à laquelle personne ne s’habitue.» Reconnaissant qu’à 63 ans la retraite approche, il regrette que personne ne lui ait jamais présenté les possibilités des secteurs d’activité, analysé avec lui son réseau personnel et ciblé les interconnexions entre les deux.

Sans droit à l’assurance-chômage

En raison du décès de son fournisseur exclusif, B.T. a dû renoncer à son job de délégué commercial à 60 ans. Il devait jusqu’alors acquérir à ses frais des appareils et des produits dermatologiques pour les secteurs hospitaliers et industriels. Il les stockait, en réalisait la promotion et la vente dans son canton de domicile. Les bénéfices réalisés constituaient ses propres revenus. Après avoir mené cette activité de 2004 à 2011, B.T. se retrouve sans droit à l’assurancechômage, du fait de son statut d’indépendant. «Ca m’est tombé sur la tête, mais j’ai pris un risque: c’est la vie.» Heureusement, son conseiller en personnel ORP décroche un contrat d’insertion professionnelle (CIP). Cette mesure propre au Valais l’occupe d’abord comme employé de chancellerie, puis au service des contributions et enfin comme nettoyeur. Les CIP successifs lui offrent un gain de près de 3000 francs par mois, sans néanmoins reconstituer des droits à l’assurance- chômage.

Les emplois antérieurs de B.T. dans le montage de machines, l’entretien d’installations techniques et le service après-vente de photocopieurs l’ont éloigné de sa formation initiale de mécanique générale dans l’aviation. Avec le temps, ses compétences professionnelles sont devenues soit obsolètes soit trop spécifiques. Alors il oriente successivement ses offres d’emploi par secteurs: magasins, encaveurs, remontées mécaniques entre autres. Les entreprises lui répondent avoir leurs effectifs au complet. Lui pense plutôt à l’obstacle de l’âge. Alors il rêve de pouvoir reprendre son activité d’indépendant et l’exercer durablement, pour disposer d’un revenu suffisant au-delà de ses 65 ans. Toujours d’attaque malgré les difficultés, optimiste et sachant rebondir, B.T. confie: «Celui qui ne sait pas rêver n’a pas d’avenir.»

Porte d’accès: le bénévolat

Agé de 60 ans, R.M. fut pendant de nombreuses années un commerçant prospère dans le secteur des transports. «Corps et âme», souligne-t-il. Rien ne laissait présager un changement, jusqu’à ce que des problèmes familiaux bouleversent son existence et se répercutent fortement sur son travail. Il a perdu son emploi, coupé les ponts et émigré dans les Caraïbes, où il a tenté de mettre sur pied une entreprise de transports. La culture étrangère, la bureaucratie et surtout l’omniprésente corruption ont saboté ses projets. Trois ans plus tard, il est revenu en Suisse. «Je me suis dit que je trouverais sûrement un emploi dans ma profession.» Malgré plus de 120 postulations, il n’a pas réussi à convaincre. «Personne ne m’a donné la chance de faire mes preuves.» Pour R.M., la raison principale de ces réponses négatives tient à son âge.

Le centre d’intégration au travail lui a fourni l’occasion de rafraîchir ses connaissances professionnelles dans une entreprise de pratique commerciale. Il s’est ensuite engagé dans une maison de retraite et à l’hôpital universitaire de Bâle, par le biais de l’organisation Benevol (bénévolat). «Ça m’a ouvert des portes», constate-t-il avec le recul. Car il s’est ensuite rendu au bureau de placement Integratio à Bâle, qui lui a permis de trouver un emploi de portier à la mairie de la ville. Pensé à l’origine comme une solution provisoire, ce poste est devenu fixe. R.M. travaille depuis deux ans comme portier. L’activité variée à l’accueil lui plaît. Il adresse les personnes au service compétent, calme parfois des citoyens en colère et renseigne les touristes. Ses excellentes connaissances en langues, son savoir-vivre et son aisance dans la communication lui sont d’un grand secours. «Grâce à ma nouvelle fonction, je connais mieux aujourd’hui l’histoire de Bâle et le monde politique», explique-t-il.

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Prochaine édition

Le prochain numéro paraîtra le 13 décembre. Focus: Hausse des exigences