Edition 04 | 2013

MARCHÉ DU TRAVAIL

Chômage

Pas d’effet d’habitude

Une étude récemment publiée révèle que, contrairement à une idée largement répandue, les chômeurs ne s’installent pas dans leur situation de vie.

Par Daniel Oesch, professeur assistant à l’Institut des sciences sociales de l’Université de Lausanne, et Olivier Lipps, coordinateur de la recherche à FORS (Centre de compétences suisse en sciences sociales)

Dans la recherche sociale empirique, nous savons depuis longtemps que le chômage limite fortement le bien-être subjectif des personnes touchées. Deux questions restaient toutefois jusqu’ici sujettes à controverses: les chômeurs s’habituent-ils à ne pas avoir d’emploi? Souffrent-ils moins de la perte de leur emploi dans des régions où le taux de chômage est élevé que dans celles où il est faible? Les économistes considèrent que la pression sociale sur les chômeurs diminue avec le temps et qu’une certaine habitude s’installe. Un mécanisme semblable est attendu lorsque le chômage est largement répandu. La condamnation sociale des personnes sans emploi diminue et les chômeurs souffrent moins de leur propre statut, mais sont aussi moins motivés à retrouver un poste. L’état des données en Suisse permet aujourd’hui de vérifier ces hypothèses de manière empirique. Depuis 2000, plusieurs milliers de personnes sont interrogées chaque année sur leur statut d’emploi et sur leur bien-être subjectif dans le cadre du panel suisse des ménages (PSM). Il est ainsi possible d’analyser l’évolution de leur satisfaction dans la vie au fil du temps. La même possibilité existe en Allemagne depuis 1984 grâce au panel socioéconomique (SOEP).

Situation de souffrance

La crainte de perdre son emploi agit déjà de façon négative sur le bien-être subjectif (cf. graphique). Lors de la première année de chômage, la satisfaction continue à diminuer et ce, de manière plus prononcée que lors d’une séparation d’avec son conjoint. En outre, les chômeurs, qu’ils soient suisses ou allemands, ne s’habituent pas à ne pas avoir d’emploi. La satisfaction dans la vie ne s’améliore pas durant la deuxième année de chômage. Au contraire: elle continue à diminuer, même si le revenu du ménage reste égal. Contrairement à des événements radicaux tels qu’un divorce et un veuvage, le chômage n’entraîne pas d’effet d’habitude. Dans la période analysée, les taux de chômage ont varié en Suisse entre 1,5% en Suisse centrale et 6,7% dans la région lémanique et en Allemagne entre 2,3% dans le Bade-Wurtemberg et 22,4% en Saxe-Anhalt. Malgré des taux nettement plus élevés, les chômeurs dans l’Arc lémanique ne sont pas plus satisfaits que ceux de Suisse centrale. De même, les chômeurs de la partie est de l’Allemagne ne sont pas plus heureux que ceux du sud. Il n’y a donc pas non plus d’effet d’habitude lié à la région. Indépendamment du nombre de personnes sans emploi dans l’entourage ou de la durée de la période d’inactivité, la grande majorité des chômeurs souffrent de leur situation. Pour les conseillers, cela signifie que la plupart des chômeurs n’ont pas besoin d’une forte pression financière ou de sanctions plus sévères pour être motivés à retrouver un emploi. Au contraire, lors de la réinsertion de chômeurs, nous sous-estimons souvent le fait que des personnes en recherche d’emploi déprimées sont aussi des candidats moins intéressants. Un des défis qui se pose aussi dans la mise en œuvre des mesures du marché du travail consiste donc à prendre davantage en compte des facteurs subjectifs, comme la satisfaction dans la vie des chômeurs. Cela vaut aujourd’hui tant pour les programmes de coaching destinés aux chômeurs plus âgés que pour les semestres de motivation à l’intention des jeunes chômeurs.

Liens et références bibliographiques

Oesch, D., Lipps, O. (2012): Does unemployment hurt less if there is more of it around? A panel analysis of life satisfaction in Germany and Switzerland. In: European Sociological Review. Oxford.

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