Edition 03 | 2015

ORIENTATION

Différences de genre

«Développer un aspect critique dans le choix professionnel»

Encourager les parcours atypiques permettrait de gagner des talents et de lutter contre la pénurie de spécialistes, affirme Edith Guilley, coordinatrice d’une enquête sur les aspirations professionnelles des filles et des garçons.

Interview: Ingrid Rollier

PANORAMA: Quels mécanismes entrent en jeu lors du choix professionnel? Edith Guilley: Les jeunes ne s’orientent pas seulement en fonction de leurs intérêts et de leurs aptitudes. A l’adolescence, ils ont besoin de se conformer à la norme et d’affirmer leur appartenance à un groupe. Le choix des filles en faveur d’un métier exercé majoritairement par des femmes et celui des garçons pour un métier où les hommes sont majoritaires permettent à ces jeunes de s’affirmer en tant que fille ou en tant que garçon. Lorsque le choix professionnel intervient plus tardivement, la différence d’aspirations professionnelles entre les deux sexes se réduit. Les choix liés au genre sont ainsi plus marqués dans la formation professionnelle que dans les filières générales. D’autres facteurs comme le vécu familial et scolaire influencent les projets des adolescents.

Quels métiers sont les plus prisés par les jeunes?
Leurs choix se limitent à un nombre restreint de métiers. Sans surprise, les filles se destinent plutôt aux métiers de la santé, de l’éducation et du social, tandis que les garçons sont plus attirés par la technique (cf. tableau). Les jeunes méconnaissent la diversité des métiers et les réalités professionnelles, mais ils ont une bonne perception de la valeur des professions et de la difficulté des études pour y accéder. Les métiers les mieux rémunérés, accessibles après une formation exigeante, sont les plus prestigieux et ce sont des métiers où les hommes restent majoritaires.

Qu’est-ce qui incite certains jeunes à choisir un métier atypique?
Selon notre enquête, cela concerne 19,1% des filles et 6,7% des garçons. Dans les deux cas, leur stratégie est gagnante. Les filles qui choisissent un métier majoritairement masculin se dirigent vers un métier plus exigeant et valorisé, qui va souvent de pair avec une ascension sociale. Les garçons qui optent pour une filière atypique visent un métier moins prestigieux mais qui offre de bonnes perspectives de carrière, même avec des résultats scolaires plus faibles. Les garçons issus de l’immigration sont comparativement plus nombreux à se lancer dans cette voie. Cette option favorise leur insertion et rend leur évolution professionnelle plus rapide et plus facile.

Les secteurs de la technique et de l’ingénierie peinent à attirer les jeunes, particulièrement les filles. Pourquoi?
Certaines filles trouvent le métier d’ingénieure ou de mécanicienne intéressant mais ne souhaitent pas l’exercer. Elles anticipent les difficultés qu’elles risquent de rencontrer pour trouver un emploi ou faire leur place dans un milieu masculin. Le choix initial se répercute tout au long de la vie: il reste difficile de concilier travail et vie de famille, notamment dans l’industrie qui ne propose guère d’emplois à temps partiel. Si le temps partiel est aujourd’hui surtout pratiqué par les femmes, l’évolution est en marche: 54,2% des garçons interrogés souhaitent travailler à temps partiel.

Certaines études affirment que le choix sexué des métiers est dû à des facteurs biologiques et que c’est naturellement que les femmes préfèrent le social et la santé et les hommes la technique (cf. PANORAMA 6/2012)…
Cela n’explique pas pourquoi certains métiers, plutôt exercés par des hommes, sont plus valorisés, ni pourquoi les inégalités en matière de salaires et de possibilités de carrière persistent. Dans d’autres pays, comme la Bulgarie, il existe peu de différence dans les aspirations professionnelles entre filles et garçons. Dans les pays scandinaves, l’introduction d’un congé parental de longue durée pour les pères a incité les hommes à s’investir davantage dans le domaine privé; les femmes peuvent ainsi plus facilement poursuivre une carrière, même dans des secteurs nécessitant un fort investissement. Par ailleurs, la science nous enseigne que la biologie n’est pas figée et qu’elle évolue en fonction de l’environnement.

Quel rôle jouent les parents dans les aspirations professionnelles de leurs enfants?
Le mode de vie et les réactions des parents influencent le comportement de leurs enfants dès le plus jeune âge. Selon notre enquête, les filles qui expriment des aspirations atypiques évoluent dans un milieu familial peu attaché aux rôles traditionnels des hommes et des femmes. Elles ont dans leur entourage un modèle qui a suivi une trajectoire analogue et sont soutenues dans leur choix. Les garçons qui veulent se diriger vers un métier à dominance féminine sont plus souvent en conflit avec leurs parents et leur réseau.

Quel impact ont les résultats scolaires?
Les filles tiennent davantage compte des notes que les garçons. Les filles qui optent pour un métier atypique ont généralement de très bons résultats. Mais celles qui sont très fortes en maths ne se dirigent pas forcément vers un métier scientifique ou technique. Si une fille vise une carrière de médecin et qu’elle n’a pas de très bons résultats scolaires, elle bifurquera vers les soins infirmiers. Chez les garçons, la perception de leurs propres valeurs et compétences prime la réalité des notes. Ils persisteront dans leur idée malgré des résultats plus faibles. Par ailleurs, le soutien d’un enseignant ou d’une enseignante apporte une aide précieuse aux élèves, en particulier à ceux de classes sociales modestes qui, sans ce soutien, auraient eu moins d’ambition dans leur projet professionnel.

Comment l’école peut-elle atténuer ou renforcer les choix stéréotypés?
Les milieux scolaires estiment que l’égalité est déjà acquise à l’école. La représentation des hommes et des femmes dans les manuels scolaires a certes changé, mais il serait souhaitable que la formation pédagogique intègre un module obligatoire sur la «formation genre» dans tous les cantons. Notre étude propose aussi d’enseigner les sciences sociales dans les classes secondaires pour faire prendre conscience aux élèves des mécanismes en jeu et développer un aspect critique dans le choix professionnel.

Et les conseillers et conseillères en orientation?
Les spécialistes de l’orientation sont conscients de la problématique. Ils s’efforcent de rendre les jeunes attentifs à une large palette de métiers, mais leur rôle n’est pas de les dissuader d’un choix pour des raisons de stéréotypes. Il serait intéressant de procéder à une analyse critique des tests pour vérifier s’ils entretiennent l’influence du genre dans le processus d’orientation.

Existe-t-il des différences cantonales en matière de choix?
Nous avons constaté que les aspirations professionnelles sont moins différenciées dans les cantons les plus égalitaires. Les cantons qui privilégient l’apprentissage connaissent des choix plus marqués filles-garçons, parce que la formation professionnelle nécessite un choix plus précoce.

Quelles actions favorisent une plus grande égalité?
Certains cantons ont mis en place des actions qui fonctionnent bien, comme «Futur en tous genres» ou des rencontres en classe avec des professionnels qui exercent un métier atypique. Mais pour un changement en profondeur, il faut agir au niveau politique. Favoriser le temps partiel pour tous et le congé parental de longue durée est un moyen efficace d’agir sur la sphère privée et entraînera une répartition plus égalitaire des rôles domestiques avec un impact sur l’engagement professionnel des femmes et des hommes.

Liens et références bibliographiques

Guilley, E. et al. (2014): Maçonne ou avocate: rupture ou reproduction sociale? UNIL/SRED.

Encadré

Les aspirations professionnelles des jeunes en Suisse

3302 élèves de treize à quinze ans, leurs parents (1688) et leurs enseignants (236), ainsi que des spécialistes de l’orientation ont participé à cette enquête. Elle a été menée par le Service genevois de la recherche en éducation (SRED) et l’Université de Lausanne (UNIL) dans les cantons d’Argovie, de Berne, de Genève, du Tessin et de Vaud. Elle s’inscrit dans le cadre du Pôle national de recherche «Egalité entre hommes et femmes» (PNR 60).

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